Etude linéaire, El Desdichado Gérard de Nerval : une crise identitaire, un je éclaté, un toi absent- une identification symbolique à Orphée

Comment Nerval propose-t-il dans ce poème-tombeau une nouvelle vision du lyrisme à mi-chemin entre le chant d’un moi éclaté et le dépassement de cette subjectivité?

Nerval

El Desdichado

Gérard de Nerval

Je suis le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé,
Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule Etoile est morte, – et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé,
Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie.

Suis-je Amour ou Phébus ?… Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;
J’ai rêvé dans la Grotte où nage la sirène…

Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée
Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.

Gérard de Nerval

la crise identitaire v.1 - v.8

Annonce du plan 

Nous verrons tout d’abord une crise identitaire, un je éclaté et un toi absent. Puis nous étudierons le début de la constitution d’une identité par la conscience de l’illusion des images. Enfin nous verrons en quoi il s’agit d’une identification symbolique à Orphée. 

Analyse linéaire

Dès le titre, Nerval nous donne le ton du texte avec « El Desdichado » qui signifie le déshérité. Ce surnom est emprunté au roman romantique Ivanhoé de Walter Scott et signifie celui qui ne peut pas se relier à  une famille, un passé, un patrimoine.

- Les premiers mots de ce poème lyrique sont tragiques. Cette crise du moi est reliée à la perte de l’Autre l’amante, qu’il appelle l’ « étoile » (v. 3). Le beau « ténébreux » est « veuf » et donc « inconsolé » (v. 1).

En trois attributs, Nerval définit la raison de son mal-être : le deuil. Mais il le mêle à un quatrième attribut : « le prince d’Aquitaine à la Tour abolie » qui fait référence à sa mythologie personnelle et familiale. L’écu de sa famille est trois tours. Donc le texte lui-même contient littéralement trois tours : cette « tour abolie » (v. 2) « tour à tour ».

La syntaxe notamment les majuscules et les tirets ralentissent le rythme du vers et créent l’effet d’un mystère car les poèmes de Nerval sont à décrypter. En effet leur forme, leur construction sonore et visuelle crée une magie mystérieuse.

- En tant que poète lyrique, Nerval est disciple d’Orphée et Orphée est disciple d’Apollon, une figure solaire. Orphée joue de la lyre. Il aime Eurydice qui est morte et qu’il va chercher aux Enfers. La ramenant, il se retourne, ce qu’il ne devait pas faire et elle disparaît à nouveau aux Enfers.

- Or il y a un image d’Orphée dans le texte et Nerval est : « veuf, « inconsolé », en deuil de « son Etoile » (v. 2), il joue du luth instrument qui fait allusion à la lyre d’Orphée. L’adjectif « constellé » (v.3) à la rime en paronomase, « avec ma seul étoile » est une hypallage. Cela nous rappelle aussi que dans la mythologie grecque, la Lyre est aussi une constellation car en son hommage la lyre d’Orphée a été placée dans le ciel. Et ici, ce luth, personnifié, est en deuil, « Porte le Soleil noir de la Mélancolie »

Mélancolie signifie étymologiquement en grec « bile noire » et dans la médecine antique notamment dans la théorie des humeurs elle signifie un état de dépression ou de folie.

- Les mots aux césures impliquent la mort : « ténébreux », « morte », « noir ». (v. 1,3,4) Le lecteur lit donc à l’horizontale et à la verticale.

- Dans le deuxième quatrain, le poète parle depuis la « nuit du Tombeau » - Cela suggère que ses moments de crise de folie et de douleur sont comme une descente aux Enfers. Ainsi, ce sonnet condense des épisodes symbolique de sa vie et des thèmes de son oeuvre. Il s’agit donc d’un tombeau autobiographique et esthétique - le tombeau, c’est aussi, en poésie, l’hommage à un mort.

Il s’agit d’annuler le temps : l’antonyme « consolé » (v. 5) rime avec « inconsolé » (v. 1) et semble le défaire. Il s’agit de revenir à la surface : « rends-moi » (v. 6). En outre, les deux quatrains s’opposent. Tandis que le premier quatrain est nocturne, et stellaire, le deuxième quatrain est végétal et marin

- Le je lyrique crée un récit du toi, mystérieux, exprimé par le mot « étoile » dans le quatrain 1 est développé dans une « fleur » (v. 7) qui devient plus complexe comme dans une allégorie filée : « pampre » et « rose » qui permet  la personnification (« plaisait tant » v. 7) et la métonymie (« cœur désolé » v. 7). Ainsi, à la perte de l’étoile qui produisait la mélancolie, s’oppose cette fleur.

Les quatrains font partie d’un moi fragmenté par la douleur et ont crée un mouvement de sortie de cet Enfer par une mise en récit de l’amour perdu.

 

la conscience de l’illusion des images v.9 - v.12

- On remarque dans ce mouvement un jeu d’oppositions avec les quatrains du début car Nerval défait les images évoquées dans  les quatrains 

• A l’affirmation « je suis » du v. 1 s’oppose l’interrogation « suis-je ».

• Au premier quatrain qui déconstruisait la musique de l’alexandrin et qui posait des équivalences entre différents attributs juxtaposés par des tirets s’opposent respectivement le vers 9 qui est un tétramètre régulier (3/3/3/3) et « Amour ou Phébus » « Lusignan ou Biron ».

• Les tirets des v. 1 et 3 sont remplacés par les points de suspension aux v. 9 et 11. Ce qui change les connotations des attributs qui ne sont plus négatives mais positives.

• On note que contrairement au début il déconstruit cette image d’un personage médiéval pour se demander s’il est « Phébus » : qui est le soleil

De plus les tercets traduisent la fragilité de la métaphorisation, de l’image poétique. En effet grâce à l’interrogation, la conjonction de coordination, les métaphores  font allusion à des références culturelles.

- Par ailleurs, le poème invente progressivement un chant de désir entre un je et un tu et un chant d’amour que l’on voit grâce à l’apparition d’un corps, le sien et celui de la femme aimée (« front », « baiser » v.10), de la féminité (« Reine » et « sirène » (v. 10,11) à la rime), de la couleur « rouge » (v. 10 à la césure), le mélange érotique de « soupirs » et de « cris » et des figures féminines « la Sainte » et « la Fée » (v. 14).

- Donc dans ce tercet Nerval transforme la fragmentation d’une personnalité en un nouveau mode de chant lyrique, il unifie le fragmenté, par une écriture lyrique et symbolique

le poète s’identifie à Orphée v.13 - v.14

Ce moment commence grâce de nouvelles références mythologiques : « Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron » (v. 12) L’Achéron est le fleuve des Enfers qu’il faut traverser en barque et Orphée charmé Charon, pour le traverser. Dans sa mythologie personnelle, Nerval associe ses crises de folie à une descente aux Enfers.

 - À la figure du deuil, de la désolation et de l’abolition du premier quatrain s’oppose l’adjectif « vainqueur » mis en valeur par l’accent de césure (v. 12),  juxtaposé au « cœur désolé » (v. 7). Nerval chante donc sa victoire face à la douleur, la folie, la perte, la mort, par la musique dans sa poésie, comme le traduit : « modulant » et « lyre » (v. 13).

- En passant de « mon luth » à « la lyre d’Orphée », Nerval montre qu’il faut dépasser sa propre subjectivité pour atteindre le lyrisme d’Orphée car il chante celle qu’il a perdue.

- On remarque que dans ce poème Nerval s’inscrit dans la tradition d'une poésie hermétique et de l’orphisme. En effet, il a une poésie codée, symbolique, ou chaque mot a plusieurs références, parfois plusieurs sens. Le poème crée ainsi des chimères soit des créatures lyriques faites de cultures et de temporalités différentes. Par conséquent, ces chimères reflètent son imagination débordante, ses visions instables et sa folie.

Chez Nerval la femme aimée perdue est, instable et multiple car il a aimé plusieurs femmes qui figurent dans ses œuvres. Notamment ici la « fée » et la « Sainte ». En effet chaque femme semble se mêler dans son esprit, ses rêves pour incarner le symbole de la perte et du souvenir.

- « El Desdichado » est donc le tombeau poétique d’un être qui dit la perte de l’aimée par l’amant : comme Orphée avec Eurydice. C’est un poème qui montre la volonté de compenser cette perte par un monument.

- Ce monument pour Nerval, est un chant musical « modulant » (v. 13) que la syntaxe nous encourage à dire car c’est la seule manière de faire revivre les disparus. Les jeux de sonorités traduisent la dimension sonore de ce chant. La lettre [t] par exemple revient 18 fois dans le poème. La syllabe [mel] se retrouve dans « mélancolie » : elle signifie en grec musique

Date de dernière mise à jour : 28/08/2021

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