Etude linéaire et grammaire, - Hugo, Les Contemplations, «Aurore» A André Chénier

Objet d'étude : La poésie du XIXe siècle au XXIe siècle Victor Hugo, "Les Contemplations", livres I à IV / parcours : Les Mémoires d'une âme. Bac de l'EAF 2022

Victor hugo jpe 2

Hugo, Les    Contemplations, «Aurore» A André Chénier

Oui, mon vers croit pouvoir, sans se mésallier,
Prendre à la prose un peu de son air familier.
André, c'est vrai, je ris quelquefois sur la lyre.
Voici pourquoi, tout jeune encor, tâchant de lire
Dans le livre effrayant des forêts et des eaux,
J'habitais un parc sombre où jasaient des oiseaux,
Où des pleurs souriaient dans l'oeil bleu des pervenches ;
Un jour que je songeais seul au milieu des branches,
Unbouvreuil qui faisait le feuilleton du bois
M'a dit : Il faut marcher à terre quelquefois.
La nature est un peu moqueuse autour des hommes ;
O poète, tes chants, ou ce qu'ainsi tu nommes,
Lui ressembleraient mieux si tu les dégonflais.
Les bois ont des soupirs, mais ils ont des sifflets.
L'azur luit, quand parfois la gaîté le déchire ;
L'Olympe reste grand en éclatant de rire ;
Ne crois pas que l'esprit du poëte descend
Lorsque entre deux grands vers un mot passe en dansant.
Ce n'est pas un pleureur que le vent en démence ;
Le flot profond n'est pas un chanteur de romance ;
Et la nature, au fond des siècles et des nuits,
Accouplant Rabelais à Dante plein d'ennuis,
Et l'Ugolin sinistre au Grandgousier difforme,
Près de l'immense deuil montre le rire énorme.

Les Roches, juillet 1830.

Chef de file du mouvement romantique, il revendique la liberté de l’art et théorise le drame romantique qui rompt avec les règles du théâtre classique.

Victor Hugo poète, romancier, dramaturge, poli5cien et pamphlétaire français est une figure incontournable du XIXe siècle en raison de ses œuvres Notre-Dame de Paris, Les Misérables, Les Châ5ments et Hernani d’une exceptionnelle richesse qui englobent tous les genres, tous les registres et tous les sujets.

- Chef de file du mouvement romantique, il revendique la liberté de l’art et théorise le drame romantique qui rompt avec les règles du théâtre classique.

- En 1856 il publie Les Contemplations. Il s’agit des « mémoires d’une âme », une sorte d’autobiographie poétique organisée en 2 parties « Autrefois »et « Aujourd’hui ». Où il raconte d’abord sa jeunesse, ses amours, son combat contre la misère sociale et la pauvreté, puis la mort et le deuil de sa fille Léopoldine.

- Le poème sur lequel nous allons nous pencher intitulé « A André Chénier » se trouve dans le livre 1 « Aurore » qui se concentre sur la jeunesse du poète. Le poème est dédié à André Chenier comme le titre l’indique. Ce dernier était un poète révolutionnaire, néo-classique, né sous l’Ancien Régime il est pour Hugo la figure du martyr de la révolution, et un des pères du romantisme.

S’il est un poème de l’exil, ce poème parle-t-il de la mort de Léopoldine, même s’il prétend être un poème de l’ « Autrefois »?

Problématique

- S’il est un poème de l’exil, ce poème parle-t-il de la mort de Léopoldine, même s’il prétend être un poème de l’ « Autrefois »

Annonce du plan

- Les images dans le texte sont à l’origine de quatre moments :

, le poète affirme une position esthétique

 puis nous analyserons ses souvenirs de Feuillantines et la leçon du bouvreil.

Enfin Victor Hugo est amené à dire sa position par rapport au deuil.

POSITION ESTHETIQUE ORIGINALE du v1 au v4

- L’adverbe « Oui » (v.1) ouvre le texte et donne l’impression que la conversation a déjà commencé. En effet elle a commencé en décembre 1819 lorsque Hugo publie un article qui défendait les vers de Chénier. Donc le oui montre qu’il est d’accord. Mais d’accord avec Chénier ou avec lui-même ? On ne sait pas

- Par ailleurs, le poète résume et revendique son esthétique romantique dans plusieurs poèmes car les vers ressemblent à de la prose. Cela assouplit et rend plus « naturel » « prosaïque », et « familier », l’alexandrin très traditionnel. D’où le verbe « se mésallier » à la rime.

- Il faut savoir que Hugo dit « J’ai disloqué ce grand niais d’alexandrin » car il change le rapport au lexique en poésie ce qui à l’époque scandalisait les survivants de l’Ancien Régime..

 Chénier, figure par excellence du poète révolutionnaire.

- Les v.1 et 2 travaillent les allitérations entre le son [r] dans les hémistiches et le son [l]. Le v. 1 enjambe sur le v. 2. On remarque que la césure (sur « un peu ») est beaucoup moins accentuée dans le v.2. Le v. 3 donne une impression orale. Et le v. 4 est un trimètre romantique (4/4/4) sans musicalité ni notion de mètre.

- L’apostrophe à André (v. 3) crée un effet d’intimité. Le poème parle aux morts comme s’ils étaient vivants.

- Le rire est un thème que l’on retrouve dans le poème « Réponse » d’Hugo qui porte sur la révolution. Ici il est à l’accent de césure (v.3) et en paronomase avec la rime « lyre ».

À travers cela et les souvenirs en tant que preuve Hugo pose clairement la thèse de son texte : le rire dans la prose est est une tonalité possible du lyrisme un registre plus associé aux larmes.

SOUVENIRS DES FEUILLANTINES du v4 au v10

- Il s’agit avant tout d’un texte à caractère autobiographique où le « je » représente le poète et nous sommes plongé dans ses souvenirs. C’est pour cela qu'il remonte dans le temps « tout jeune encor » et il fait référence au jardin des Feuillantines à Paris où il jouait avec Adèle sa femme grâce à des verbes conjugués à l’imparfait de description « j’habitais », « je songeais ». - Non seulement il transforme ce jardin en un symbole du paradis et du bonheur perdu mais c’est aussi une continuité de l’esthétique d’André Chénier.

- En tant que romantique et catholique Hugo croit que la nature est la voix de Dieu. D’où la métaphore filée du « livre des forêts et des eaux » (v. 5), du « feuilleton du bois » (v. 9).

- Ici son rapport à la nature et à la surnature est à la fois « effrayant » (placé à la césure du v. 5) et apaisant. La nature est aussi oxymorique comme le traduit « des pleurs souriaient ») (v.7).

- Pour d’avantage valoriser la nature et créer un cadre idyllique, édénique, et bucolique Hugo joue sur l’opposition des couleurs (« sombre »/ « œil bleu ») il la personnifie : « où jasaient des oiseaux » (v. 6), « où des pleurs souriaient dans l’œil bleu des pervenches ».

- D’autre part le poète, en état de contemplation (« alors que je songeais seul » v. 8) rencontre un « bouvreuil », qui lui parle (« m’a dit »). Alors que les oiseaux sont, dans la poésie d’Hugo des intermédiaires entre le ciel et la terre. Le poète, en tant que prophète peut entendre alors la révélation du divin à travers la nature ce qui commence la prosopopée du bouvreuil.

LA LECON DU BOUVREUIL v. 10-20.

L’adverbe « quelquefois » (v. 10) qu’il place à la rime nous rappelle le « quelquefois » (v. 3) précédent d’Hugo. De même, la nature qui est « un peu moqueuse » nous rappelle le « un peu » du v. 2.

• Son style est la preuve qu’il a entendu la révélation de l’oiseau. Le texte est donc performatif car le poète dit et fait ce qu’il a dit.

- Ainsi, une équation se crée : marcher = au rire = le familier = la prose. Il s’agit de s’éloigner du classique pour se rapprocher du grotesque. C’est-à-dire trouver du sublime dans le grotesque. - En outre il semblerait que le bouvreuil conseille au poète de redescendre sur terre.

Hugo ne revendique pas seulement un style poètique lyrique sur les larmes mais il souhaite faire écho à la nature à travers ses « chants » (v. 12).

- Le bouvreuil prend trois exemples : les bois, l’azur, l’Olympe auxquels il fait correspondre trois varia5ons sur le rire « sifflets », « gaîté », « éclatant de rire » (v. 14-16). Par le vocabulaire, on se rend compte que le rire peut être une blessure : « déchire » (v.15), « éclatant» (v. 16) car il est coupant.

- Le bouvreuil invite donc Hugo à dépasser le cliché poétique classique, prérévolutionnaire où il fallait que les mots soient sublimes car on ne peut pas chercher le sublime tout le temps.

• Par ailleurs, le sublime est souvent associé à une poésie Antique, où nous avions peur d'évoquer le de monde tel qu’il est. Or, la leçon du bouvreuil est que le monde est monstrueux

POSITION DU POETE PAR RAPPORT AU DEUIL du V. 22- V.24

- Dans la longue dernière phrase le ton change et le bouvreuil dit : « ce n’est pas un pleureur » (v. 19), « le flot profond n’est pas » (v. 20).

• Il sort du stéréotype du paysage sentimental, où le vent et les vagues transforme l’émotion du poète.

• Il s’agit d’un paysage complexe. En effet, il n’y a pas que de l’amour ou des larmes mais une troisième émotion, le rire.

• En revanche pas un rire de joie mais un rire monstrueux, car chez Hugo il y a deux types de rires :

• 1/ un rire heureux, lié à son passé idéalisé. C’est-à-dire son enfance

• 2/ et un rire frustré

- En outre cette notion de douleur apparaît dans la rime « ennuis » qui signifie « tourment » et qui rime avec « nuits ».

- Puis, le bouvreuil fait référence en chiasme à Rabelais avec Grandgousier et Dante avec Ugolin.

• D’une part, Ugolin, un homme politique dans la Divine Comédie est emprisonné avec ses enfants, il a faim et se demande s’il va les manger.

• D’autre part, Grandgousier un géant, mange tout

- Ce sont donc deux figures qui s’opposent, l’une positive et l’autre négative, mais ils sont quand même liés par la métaphore de la dévoration.

• Sachant que ce poème est un poème du deuil, on comprend que par ces références, ce qui hante Hugo est qu’il a survécu à son enfant et c’est comme s’il était un ogre qui a dévoré sa fille. De plus, écrire ce poème c’est se nourrir de Léopoldine.

- Ensuite il en vient à faire référence à Virgile. Or ce dernier est le poète bucolique de l’émerveillement poétique. Rabelais c’est l’humour fantaisiste puisque le rire rabelaisien est le signe du paradis perdu, où on peut rire.

• Dans le v,27, il écrit : « J’entends ce qu’entendit Rabelais ; je vois rire/ Et pleurer ; et j’entends ce qu’Orphée entendit ».

- Hugo invente donc une triade d’écrivains tutélaires de son œuvre : Virgile, Dante et Rabelais.

• le lyrisme bucolique devient plus profond car il fait naitre du lyrisme et de la mélancolie on le voit à travers la versification.

• Il utilise d’autres types de vers et de prose pour illustrer la monstruosité du deuil « près de l’immense deuil » (v. 24)

- Le lieu et la date : « Les Roches. Juillet 1830 » est fausse

• il écrit le poème en 1854, bien après la mort de Léopoldine et en exil. Malgré cette incohérence temporelle ce texte sera dans l’ « Aurore », et le lecteur croit qu’il écrit en deuil

Ainsi, suite à l’analyse linéaire de ce poème bucolique nous avons reconnu l’écriture lyrique de Victor Hugo qui correspond bien à son style romantique.

- Par ailleurs, « A André Chenier » s’inscrit dans une dimension révolutionnaire néanmoins le registre polémique ne domine pas. Il le remplace par une atmosphère bucolique que l’on retrouve dans de nombreux poèmes, inspirée de Virgile. Cela est mélangé à un rire grotesque qui annonce le deuil, et les tonalités élégiaques dans les poèmes qui suivent.

- Ensuite, la métempsychose (retour des âmes dans les choses) heureuse s’oppose à la métempsychose tragique naît suite à la mort de Léopoldine.

- En outre, à travers ce texte il est claire que l’écriture des Contemplations est à la fois bucolique, élégiaque et polémique.

- Néanmoins on retrouve une réflexion sur le rire dans le poème « Les Oiseaux » où les moineaux semblent rire autour des tombes d’un cimetière ce qui fait « éclater » le tombeau, et fait renaître les morts.

Date de dernière mise à jour : 03/08/2021

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