Sujets corrigés Bac Philosophie 2026 – Polynésie française

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Epreuve : Bac  Général

Matière :Philosophie

Classe : Terminale

Centre : Polynésie française

Date :  juin 2026

Durée : 4h

 

 

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  • Dissertation 1 :
  • Faut-il résister à l'Etat ?
  • Dissertation 2 :
  • Apprend-on à faire usage de sa raison ?
  • Explication de texte :
  •  Iris Murdoch, La souveraineté du bien, 1970. Ce texte évoque les notions philosophiques de l'art, la vérité et la liberté.
     

 

Dissertation n°1 :

Faut-il résister à l’Etat ?

L’État désigne l’ensemble des institutions politiques qui organisent une société, établissent des lois et exercent une autorité sur les citoyens. Par son existence même, il impose des règles communes auxquelles chacun doit se soumettre. Pourtant, l’histoire montre que certains États peuvent devenir oppressifs, injustes ou violents. Dès lors, une question apparaît : le citoyen doit-il toujours obéir à l’État, ou peut-il être légitime de lui résister ?

La résistance semble d’abord nécessaire lorsque l’État abuse de son pouvoir. En effet, si l’autorité politique devient injuste, l’obéissance pourrait apparaître comme une forme de complicité. Cependant, résister à l’État revient aussi à remettre en cause l’ordre commun qui garantit la sécurité et la liberté de chacun. Une résistance permanente risquerait alors de conduire au désordre et à l’affaiblissement de la société.

Il faut donc se demander si résister à l’État constitue un devoir moral face à l’injustice, ou si la soumission à l’autorité politique demeure une condition nécessaire de la vie collective.

Nous verrons d’abord que résister à l’État peut être une exigence lorsque celui-ci devient injuste, puis que l’État demeure indispensable pour protéger les individus et organiser la société, avant de montrer qu’une résistance légitime doit être fondée sur des principes supérieurs au simple refus de l’autorité.

I. Il peut être nécessaire de résister à l’État lorsqu’il devient injuste

A. L’obéissance à l’État ne peut pas être absolue

L’existence de l’État repose sur l’obéissance des citoyens. Toutefois, cette obéissance ne peut être considérée comme une valeur supérieure à toutes les autres. Si l’État utilise son pouvoir pour opprimer les individus, la soumission devient problématique.

Dans le Discours de la servitude volontaire, Étienne de La Boétie montre que la domination politique ne tient pas seulement à la force du tyran, mais aussi à l’acceptation des peuples. Selon lui, les hommes ne sont pas naturellement esclaves : ils le deviennent lorsqu’ils renoncent volontairement à leur liberté.

Ainsi, lorsque l’État exige une obéissance qui détruit la liberté humaine, résister peut apparaître comme une manière de retrouver une autonomie perdue.

La résistance n’est donc pas nécessairement un refus de toute autorité ; elle peut être un refus d’une autorité qui dépasse ses limites.

B. Un État injuste perd sa légitimité

L’État ne possède pas un pouvoir absolu simplement parce qu’il détient la force. Son autorité doit être justifiée par sa finalité : protéger les droits et le bien commun.

John Locke affirme dans le Second traité du gouvernement civil que le pouvoir politique repose sur un contrat entre gouvernants et gouvernés. Si les gouvernants détruisent les libertés qu’ils doivent protéger, ils rompent ce contrat et perdent leur légitimité.

La résistance devient alors un droit, car l’État ne remplit plus la fonction qui justifie son existence.

Cette idée explique pourquoi certaines résistances historiques sont considérées comme légitimes : résister à une dictature ou à un régime qui nie les droits fondamentaux peut être une exigence morale.

Ainsi, l’autorité politique ne peut jamais être supérieure à la justice.

C. Résister peut être un devoir moral face à la barbarie

Dans certaines situations extrêmes, obéir à l’État revient à participer à une injustice.

Hannah Arendt a montré, notamment dans son analyse du totalitarisme, que les régimes criminels peuvent utiliser l’obéissance administrative pour transformer des individus ordinaires en acteurs d’une violence organisée.

La résistance apparaît alors comme la capacité à maintenir un jugement moral personnel. L’individu ne peut pas se décharger entièrement de sa responsabilité en affirmant qu’il ne faisait qu’obéir aux ordres.

Cette idée est également illustrée par la notion de désobéissance civile développée par Henry David Thoreau : lorsqu’une loi est profondément injuste, refuser de lui obéir peut constituer une manière de défendre la justice.

Ainsi, résister à l’État peut être non seulement un droit, mais parfois un devoir.

II. Pourtant, résister constamment à l’État menace l’existence même de la société

A. L’État est nécessaire pour sortir de la violence naturelle

Si l’État peut être injuste, il reste cependant indispensable à la vie collective. Sans autorité commune, les individus risquent de se retrouver dans une situation de conflit permanent.

Dans le Léviathan, Thomas Hobbes décrit l’état de nature comme une situation où chacun cherche à défendre ses propres intérêts. En l’absence d’un pouvoir supérieur, la société est menacée par la violence.

Pour Hobbes, les individus acceptent donc de limiter leur liberté naturelle afin de bénéficier de la sécurité apportée par l’État.

Résister à toute forme d’autorité reviendrait alors à fragiliser la condition même qui permet aux hommes de vivre ensemble.

B. Les lois communes garantissent la liberté des citoyens

Contrairement à une idée fréquente, obéir à l’État ne signifie pas forcément perdre sa liberté.

Jean-Jacques Rousseau affirme dans Du contrat social que l’homme est réellement libre lorsqu’il obéit à des lois qu’il s’est données collectivement.

La loi n’est donc pas seulement une contrainte extérieure : lorsqu’elle exprime la volonté générale, elle devient l’expression de la liberté politique.

Dans cette perspective, résister à l’État revient parfois à refuser les conditions mêmes de notre liberté commune.

Une société dans laquelle chacun désobéirait selon ses convictions personnelles deviendrait impossible à gouverner.

C. Une résistance permanente peut devenir une simple affirmation individuelle

Il faut également distinguer la résistance légitime contre l’injustice et le simple refus de toute contrainte.

Un citoyen peut être tenté de considérer toute règle comme une atteinte à sa liberté. Pourtant, vivre en société implique nécessairement d’accepter certaines limites.

La liberté ne consiste pas à faire tout ce que l’on veut, mais à vivre avec les autres dans un cadre commun.

Une résistance fondée uniquement sur l’intérêt personnel risque alors de détruire le lien social qu’elle prétend défendre.

III. Il faut résister à l’État non pour supprimer son autorité, mais pour maintenir son exigence de justice

A. La véritable question est celle des limites du pouvoir politique

L’opposition entre obéir et résister est finalement trop simpliste. Un État juste n’exige pas une soumission aveugle ; il repose sur des citoyens capables de jugement.

La démocratie elle-même suppose une forme de résistance institutionnelle : opposition politique, liberté d’expression, critique des décisions gouvernementales.

Résister peut donc participer au fonctionnement normal de l’État plutôt que le détruire.

Le citoyen responsable n’est ni un sujet totalement soumis ni un opposant permanent.

B. La résistance doit être guidée par la justice et non par les intérêts particuliers

Pour être légitime, la résistance doit dépasser le simple mécontentement personnel.

Elle doit viser la défense de principes supérieurs : la dignité humaine, la liberté ou l’égalité.

Ainsi, la désobéissance civile suppose généralement une action publique, non violente et argumentée. Elle cherche à transformer la loi au nom d’une conception plus juste du droit.

La résistance devient alors une manière d’améliorer l’État plutôt que de l’anéantir.

C. Un État véritablement politique accepte la critique de ses citoyens

Un État qui interdit toute contestation révèle souvent une faiblesse de sa légitimité.

La possibilité de résister constitue donc paradoxalement une preuve de la vitalité politique d’une société. La critique permet aux institutions de se corriger et d’éviter l’abus de pouvoir.

La résistance n’est donc pas nécessairement l’ennemie de l’État : elle peut être une condition de son amélioration.

 

Faut-il résister à l’État ? La réponse ne peut être ni une acceptation absolue de l’autorité politique, ni un rejet systématique de toute contrainte. L’État est indispensable pour garantir la sécurité et organiser la vie commune, mais son pouvoir ne peut être considéré comme illimité. Lorsqu’il devient injuste ou oppressif, la résistance peut devenir une exigence morale.

Cependant, résister véritablement à l’État ne signifie pas refuser toute autorité : cela consiste à rappeler que le pouvoir politique n’a de valeur que s’il demeure au service de la justice et de la liberté humaine.

Ainsi, la meilleure forme de résistance n’est pas celle qui détruit l’État, mais celle qui oblige l’État à rester fidèle à sa propre raison d’être.

Dissertation n° 2

Apprend-on à faire usage de sa raison ?

La raison semble être ce qui distingue l’homme des autres êtres vivants. Elle lui permet de réfléchir, de juger, de connaître et d’orienter ses actions. Pourtant, si tous les hommes possèdent une faculté rationnelle, cela ne signifie pas qu’ils savent spontanément en faire bon usage. L’histoire montre en effet que les individus peuvent se laisser guider par leurs passions, leurs préjugés ou des croyances irrationnelles. Dès lors, une question apparaît : l’usage de la raison est-il naturel ou doit-il faire l’objet d’un apprentissage ?

D’un côté, on peut penser que la raison appartient à la nature humaine et qu’il suffit de posséder cette faculté pour pouvoir l’exercer. Mais, d’un autre côté, savoir raisonner, argumenter ou distinguer le vrai du faux semble exiger une formation et un travail sur soi. Apprendre à faire usage de sa raison supposerait alors une véritable éducation de l’esprit.

Il faut donc se demander si la raison est une faculté que l’homme possède immédiatement, ou si son exercice véritable nécessite un apprentissage.

Nous montrerons d’abord que la raison est une capacité naturelle présente en chaque homme, puis que son usage exige pourtant une éducation et une discipline, avant de voir que l’apprentissage de la raison constitue finalement une conquête permanente de l’autonomie.

I. L’homme possède naturellement la raison, qui semble donc ne pas avoir besoin d’être apprise

A. La raison est une faculté propre à l’être humain

La première difficulté du sujet vient du fait que la raison paraît appartenir naturellement à l’homme. Contrairement aux animaux qui agissent principalement selon leurs instincts, l’être humain est capable de réfléchir à ses actions et de les justifier.

René Descartes affirme dans le Discours de la méthode que « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée ». Par cette formule, il veut dire que tous les hommes possèdent naturellement la faculté de distinguer le vrai du faux.

La raison n’est donc pas un savoir particulier que certains posséderaient et d’autres non. Elle constitue une disposition commune à l’humanité.

Ainsi, apprendre à faire usage de sa raison ne signifierait pas apprendre à posséder une faculté nouvelle, mais simplement exercer une capacité déjà présente.

B. La raison permet spontanément de comprendre le monde

L’homme semble également naturellement porté à chercher des explications rationnelles.

Dès l’enfance, il pose des questions, cherche des causes et tente de comprendre ce qui l’entoure. Cette curiosité témoigne d’une orientation spontanée vers la connaissance.

Pour Aristote, l’homme désire naturellement savoir. La raison lui permet de dépasser les apparences sensibles pour rechercher les principes qui expliquent la réalité.

Ainsi, l’exercice de la raison semble inscrit dans la nature humaine.

C. Pourtant, posséder la raison ne signifie pas savoir l’utiliser

Cependant, une difficulté apparaît : si tous les hommes sont rationnels, pourquoi commettent-ils des erreurs ?

Posséder une faculté ne signifie pas nécessairement savoir s’en servir correctement.

Un enfant possède la capacité de parler, mais il doit apprendre une langue. De même, l’homme possède la raison, mais il doit apprendre à la mettre en œuvre.

Cette distinction conduit à remettre en question l’idée selon laquelle l’usage de la raison serait entièrement spontané.

II. Faire usage de sa raison exige un apprentissage et une formation de l’esprit

A. La raison doit être libérée des préjugés

L’un des principaux obstacles à l’usage de la raison est constitué par les préjugés. L’homme ne pense pas spontanément de manière rationnelle : il est influencé par son éducation, son milieu social ou ses habitudes.

Dans Qu’est-ce que les Lumières ?, Emmanuel Kant définit les Lumières comme la sortie de l’homme de son « état de tutelle », c’est-à-dire son incapacité à utiliser son propre entendement sans être guidé par un autre.

Selon Kant, faire usage de sa raison suppose donc un effort : il faut apprendre à penser par soi-même.

La raison n’est pas seulement une faculté intellectuelle ; elle est une attitude qui consiste à examiner ses propres opinions.

B. La raison nécessite une méthode

Même lorsqu’un individu cherche sincèrement la vérité, il peut se tromper s’il ne suit pas une méthode rigoureuse.

Descartes montre dans le Discours de la méthode que l’usage correct de la raison exige des règles précises : ne considérer comme vrai que ce qui est clairement établi, diviser les difficultés, progresser de manière ordonnée.

La raison doit donc être exercée comme une capacité qui se perfectionne.

On n’apprend pas seulement des connaissances : on apprend une manière de penser.

C. L’éducation joue un rôle essentiel dans la formation de la raison

L’usage de la raison nécessite également une éducation.

Pour Kant, l’homme devient véritablement humain grâce à l’éducation. Sans apprentissage, il reste soumis à ses instincts et à ses désirs immédiats.

L’école joue ici un rôle fondamental : elle apprend à argumenter, à distinguer une opinion d’un savoir, à accepter la contradiction et à construire un jugement autonome.

Ainsi, la raison n’est pas seulement une faculté naturelle ; elle est aussi une compétence qui doit être développée.

III. Apprendre à raisonner, c’est conquérir progressivement son autonomie

A. La raison n’est jamais définitivement acquise

Même après une éducation, l’usage de la raison demeure une exigence permanente.

L’homme reste exposé aux illusions, aux passions et aux manipulations. La raison doit donc être constamment exercée.

Blaise Pascal montre que l’homme est souvent dominé par son imagination et ses passions. Il ne suffit pas de posséder une intelligence pour être rationnel : il faut apprendre à maîtriser ce qui nous éloigne du jugement juste.

La raison est donc moins un état qu’un travail continu.

B. La raison suppose la capacité à dialoguer avec autrui

Faire usage de sa raison ne consiste pas seulement à réfléchir seul. La confrontation avec les autres est indispensable.

Le dialogue permet de mettre à l’épreuve ses idées et de reconnaître ses erreurs.

Dans la philosophie de Socrate, la discussion constitue précisément un moyen d’accéder à une pensée plus juste. Le philosophe ne transmet pas des réponses toutes faites ; il apprend aux hommes à interroger leurs propres certitudes.

Ainsi, apprendre à raisonner, c’est aussi apprendre à écouter et à accepter la remise en question.

C. La raison est une liberté qui se construit

Finalement, apprendre à faire usage de sa raison revient à devenir autonome.

Un individu qui suit uniquement ses habitudes, ses passions ou les opinions dominantes n’est pas véritablement libre. Il dépend de forces extérieures qui orientent sa pensée.

Au contraire, celui qui exerce sa raison devient capable de choisir en connaissance de cause.

La raison apparaît donc comme une conquête de la liberté.

Elle ne consiste pas seulement à savoir réfléchir, mais à devenir l’auteur de ses propres jugements et de ses propres actions.

 

Apprend-on à faire usage de sa raison ? La réponse doit être nuancée. La raison appartient naturellement à l’homme, mais son exercice véritable ne va pas de soi. Comme toute faculté humaine, elle doit être développée, formée et constamment entretenue.

Apprendre à raisonner signifie apprendre à dépasser ses préjugés, à suivre une méthode, à confronter ses idées et à exercer son jugement personnel. La raison n’est donc pas seulement un don naturel : elle est une capacité qui devient pleinement humaine grâce à un travail d’éducation et d’émancipation.

Ainsi, l’homme ne naît pas immédiatement raisonnable au sens plein du terme : il le devient en apprenant à faire usage de sa raison. C’est pourquoi, selon Kant, le véritable enjeu des Lumières consiste précisément à apprendre à « penser par soi-même ».

Commentaire 

 

Le texte proposé est extrait de La souveraineté du bien, ouvrage publié en 1970 par la philosophe britannique Iris Murdoch. À la fois romancière et philosophe, Murdoch développe une réflexion originale sur les rapports entre morale, vérité et création artistique. Contre une conception de l'art réduite à l'expression des émotions personnelles ou à une simple source de plaisir esthétique, elle affirme que la véritable œuvre d'art possède une valeur éthique : elle apprend à l'homme à dépasser ses illusions pour regarder le réel avec justesse.

Dans cet extrait, Murdoch s'interroge sur la fonction véritable de l'art. Elle part d'un constat anthropologique : les êtres humains éprouvent spontanément le besoin de se réfugier dans des représentations imaginaires qui les rassurent. Or, si l'art peut entretenir cette tendance en proposant des consolations illusoires, il peut aussi devenir un moyen privilégié d'accéder à une perception plus fidèle du réel. L'art authentique exige alors un véritable travail moral, aussi bien de la part de l'artiste que de celui qui contemple son œuvre.

Nous pouvons donc nous demander comment l'art peut conduire l'homme à dépasser ses illusions plutôt qu'à les renforcer.

Pour répondre à cette question, Murdoch montre d'abord que l'être humain est naturellement porté vers le fantasme (I), avant d'expliquer que le véritable artiste doit accomplir un difficile travail de dépassement de soi pour atteindre le réel (II). Enfin, elle souligne que cette exigence concerne également le spectateur, appelé lui aussi à exercer un regard libre et discipliné sur l'œuvre (III).

I. L'art révèle une tension fondamentale entre le fantasme et la recherche du réel

Dès la première phrase, Iris Murdoch inscrit sa réflexion dans une analyse générale de la condition humaine. L'art ne constitue pas un domaine isolé ; il met en lumière un fonctionnement essentiel de l'esprit humain.

Elle affirme :

« L'art contient les exemples les plus intelligibles de la tendance presque irrésistible qu'ont les êtres humains à chercher la consolation dans le fantasme. »

Le mot « tendance » est essentiel. Murdoch ne parle pas d'un choix réfléchi mais d'une disposition naturelle. Face aux difficultés de l'existence, l'homme cherche spontanément à se protéger en construisant des représentations imaginaires capables d'atténuer la souffrance.

Le terme « fantasme » ne désigne pas ici seulement une fiction ou une rêverie. Il renvoie à toutes les représentations que nous élaborons pour rendre le monde plus supportable ou plus conforme à nos désirs. Le fantasme constitue donc une manière de transformer le réel afin d'éviter d'en affronter les aspects les plus difficiles.

Le verbe « chercher » souligne d'ailleurs que cette consolation répond à un besoin profondément humain. Murdoch reconnaît ainsi une fragilité fondamentale de notre condition : nous éprouvons naturellement le désir d'échapper à ce qui nous dérange ou nous inquiète.

L'adverbe « presque » mérite également d'être analysé. En qualifiant cette tendance de « presque irrésistible », Murdoch laisse entendre qu'elle n'est pas absolument invincible. L'être humain conserve toujours la possibilité de lui résister. Toute la réflexion du texte repose précisément sur cette possibilité.

Ainsi, dès les premières lignes, deux forces opposées apparaissent :

d'un côté, l'attirance spontanée pour l'illusion ;

de l'autre, l'effort vers une perception plus juste du réel.

Cette opposition structure l'ensemble de l'extrait.

Murdoch précise immédiatement cette idée :

« En même temps de leur effort pour y résister, et de la vision du réel qui en résulte quand cet effort vient à réussir. »

L'expression « effort » montre que l'accès au réel n'a rien de spontané. Alors que le fantasme vient naturellement, la vérité demande un travail.

Cette opposition entre facilité et exigence est au cœur de la pensée de Murdoch.

Le réel ne se révèle pas immédiatement.

Il exige que l'individu lutte contre ses propres illusions.

L'auteur introduit ici une conception profondément morale de la connaissance.

Voir correctement le monde n'est pas seulement une question d'intelligence.

C'est aussi une question de caractère.

Autrement dit, connaître suppose une discipline intérieure.

Cette idée s'oppose à une conception purement intellectuelle de la vérité.

Murdoch suggère que les principaux obstacles à la connaissance ne viennent pas d'un manque d'information, mais de notre tendance à tout ramener à nos désirs personnels.

Le fantasme est donc moins une erreur de raisonnement qu'une forme d'égoïsme du regard.

L'auteur ajoute ensuite une remarque importante :

« Réussite en fait plutôt rare. »

Cette phrase très brève produit un effet particulier.

Après avoir évoqué la possibilité d'accéder au réel, Murdoch rappelle aussitôt combien cette réussite demeure exceptionnelle.

La brièveté de cette affirmation lui donne une valeur presque sentencieuse.

Elle souligne le pessimisme mesuré de la philosophe.

Oui, il est possible de dépasser ses illusions.

Mais cela reste difficile.

La plupart des hommes préfèrent naturellement les représentations rassurantes à la vérité.

L'art reflète cette situation.

Murdoch écrit :

« L'art est, dans la plupart des cas, une forme de consolation fantasmatique ; seuls quelques artistes parviennent à la vision du réel. »

Cette phrase constitue la thèse principale de la première partie du texte.

L'auteur distingue clairement deux formes d'art.

La première est largement majoritaire.

Elle consiste à produire des œuvres destinées avant tout à consoler, séduire ou flatter le public.

Un tel art nourrit les illusions au lieu de les dissiper.

À l'inverse, une minorité d'artistes réussit à dépasser cette fonction consolatrice.

Ces créateurs ne cherchent plus à embellir le monde.

Ils tentent au contraire d'en révéler la vérité.

Murdoch établit ainsi une distinction essentielle entre l'art qui rassure et l'art qui révèle.

Cette opposition annonce la suite du texte.

La question devient alors la suivante :

qu'est-ce qui permet à certains artistes d'atteindre cette "vision du réel" que la plupart n'atteignent pas ?

Cette interrogation ouvre naturellement le second mouvement de l'argumentation.

 

Dans ce premier mouvement, Iris Murdoch montre que l'art reflète un conflit fondamental de la condition humaine. L'homme est naturellement porté vers le fantasme parce qu'il cherche à se protéger de la difficulté du réel. Pourtant, certains artistes parviennent à dépasser cette tentation. Reste à comprendre comment une telle réussite est possible et quelles qualités elle exige. C'est précisément l'objet du second mouvement du texte, consacré à la figure de l'artiste authentique.

 

Deuxième mouvement : l'art authentique exige un dépassement de soi et constitue un exercice moral

Après avoir montré que l'être humain est spontanément attiré par le fantasme, Iris Murdoch explique pourquoi rares sont les artistes qui parviennent à offrir une véritable « vision du réel ». Selon elle, cette réussite suppose une profonde transformation de l'attitude de l'artiste. Créer authentiquement ne consiste pas à exprimer librement sa subjectivité, mais à apprendre à s'en détacher.

Elle commence par opposer deux manières de pratiquer l'art :

« L'artiste peut aisément et assez naturellement consacrer son talent à produire une image qui vise à la consolation et à l'élévation de son auteur, ainsi qu'à la projection de ses obsessions et désirs personnels. »

Le début de la phrase reprend l'idée développée dans le premier mouvement : il est « aisé » et « naturel » de céder au fantasme. Les deux adverbes soulignent que cette première forme d'art ne demande aucun effort particulier. L'artiste est spontanément tenté de mettre son talent au service de lui-même.

Murdoch emploie alors plusieurs expressions révélatrices.

L'œuvre peut d'abord viser « la consolation ». L'art devient un refuge contre les difficultés du réel : au lieu de regarder le monde tel qu'il est, l'artiste construit un univers plus rassurant, conforme à ses attentes.

Elle évoque ensuite « l'élévation de son auteur ». Cette précision montre que l'œuvre peut également servir à valoriser celui qui la crée. L'art risque alors de devenir un instrument de glorification personnelle. L'artiste ne cherche plus la vérité, mais l'admiration, la reconnaissance ou la satisfaction de son ego.

Enfin, Murdoch dénonce « la projection de ses obsessions et désirs personnels ». Le terme « projection » est particulièrement important. Il suggère que l'artiste ne voit plus réellement le monde extérieur : il projette sur lui son univers intérieur. La réalité disparaît derrière les préoccupations individuelles du créateur.

Cette critique remet en cause une conception très répandue de l'art selon laquelle créer consisterait essentiellement à exprimer ses émotions. Pour Murdoch, une telle création demeure enfermée dans la subjectivité. Elle ne permet pas d'accéder au réel, car elle transforme le monde en simple miroir du moi.

L'opposition est alors formulée avec netteté :

« Faire taire et gommer le moi pour contempler et rendre la nature, sont chose difficile et exigent une discipline morale. »

Cette phrase constitue le cœur philosophique du texte.

Le premier verbe, « faire taire », suggère que le moi parle sans cesse. Nos désirs, nos peurs, nos préjugés et nos intérêts personnels envahissent spontanément notre manière de percevoir le monde. Ils constituent un obstacle à une vision objective de la réalité.

Murdoch ajoute qu'il faut également « gommer le moi ». Le choix de ce verbe est significatif : il ne s'agit pas de supprimer définitivement sa personnalité, ce qui serait impossible, mais d'effacer momentanément ce qui déforme notre regard. L'artiste doit suspendre son égocentrisme afin de laisser apparaître le réel.

L'expression « contempler et rendre la nature » définit alors la véritable mission de l'art. « Contempler » signifie regarder avec attention, disponibilité et humilité. Avant de représenter le monde, l'artiste doit apprendre à le voir. Quant au verbe « rendre », il montre que l'œuvre ne crée pas arbitrairement son objet : elle cherche à restituer fidèlement ce qui existe.

Ainsi, l'art authentique ne consiste plus à imposer sa vision personnelle au monde, mais à accueillir le réel dans sa richesse et sa complexité.

Murdoch affirme que cette attitude « exige une discipline morale ».

Cette formule est particulièrement originale. On pourrait penser que la création artistique relève avant tout du talent, de l'imagination ou de la sensibilité. Or la philosophe introduit ici une exigence éthique. Si l'artiste doit lutter contre son égocentrisme, c'est parce que cette lutte engage sa manière d'être autant que son savoir-faire. La création devient un exercice de maîtrise de soi comparable aux vertus morales.

L'adjectif « morale » ne renvoie pas à des règles extérieures ou à une leçon de vertu. Il désigne un travail intérieur par lequel l'individu apprend à dépasser ses intérêts immédiats pour porter une attention véritable à ce qui existe.

Cette idée conduit naturellement Murdoch à définir la figure de « l'artiste authentique » :

« L'artiste authentique est, eu égard à son œuvre, homme de bien et, au sens plein du terme, homme libre. »

L'adjectif « authentique » marque une rupture avec les artistes précédemment évoqués. Le véritable créateur ne se caractérise pas seulement par son habileté technique, mais par la qualité de son regard.

Murdoch affirme d'abord qu'il est « homme de bien ». Cette expression rappelle que l'activité artistique possède une dimension morale. L'artiste agit bien parce qu'il renonce à utiliser son œuvre pour flatter son ego. Il choisit la fidélité au réel plutôt que la satisfaction narcissique.

La dernière expression, « homme libre », donne tout son sens à cette réflexion. La liberté n'est pas définie comme la possibilité de faire tout ce que l'on veut ou d'exprimer sans limite ses désirs. Au contraire, est libre celui qui parvient à ne plus être prisonnier de son propre moi. En se libérant de ses illusions, de ses passions et de son narcissisme, l'artiste accède à une relation plus juste avec le monde.

Ainsi, pour Iris Murdoch, la liberté ne réside pas dans l'affirmation de soi, mais dans la capacité à dépasser son égocentrisme. L'art apparaît dès lors comme une école de vérité autant qu'une école de liberté.

 

Ce deuxième mouvement montre que l'art véritable ne relève pas seulement du talent esthétique : il exige une conversion du regard. L'artiste doit apprendre à faire taire son ego pour laisser apparaître le réel. Mais cette exigence ne concerne pas uniquement celui qui crée l'œuvre. Murdoch élargit enfin sa réflexion au spectateur, qui doit lui aussi adopter une attitude de disponibilité et de discipline s'il veut recevoir pleinement la vérité que l'œuvre contient.

 

Troisième mouvement : le spectateur doit lui aussi accomplir un travail moral pour accéder à la vérité de l'œuvre

Dans le dernier mouvement du texte, Iris Murdoch élargit sa réflexion. Après avoir montré que l'artiste authentique doit lutter contre son propre narcissisme pour atteindre une juste représentation du réel, elle affirme que cette exigence concerne également celui qui reçoit l'œuvre. L'art n'accomplit pleinement sa mission que si le spectateur adopte, lui aussi, une attitude de disponibilité et de vérité.

Murdoch écrit :

« Le destinataire de l'œuvre d'art est, de son côté, confronté à une tâche analogue à celle du producteur... »

L'expression « de son côté » établit un parallèle entre l'artiste et le spectateur. L'œuvre d'art ne produit pas automatiquement ses effets : elle suppose une participation active de celui qui la contemple. Le terme « tâche » souligne qu'il s'agit d'un effort, tandis que l'adjectif « analogue » montre que cet effort est de même nature que celui accompli par le créateur. L'art n'est donc pas une activité à sens unique ; il repose sur une rencontre entre deux consciences qui doivent toutes deux dépasser leurs illusions.

Murdoch précise ensuite la nature de cette exigence :

« être assez discipliné pour capter dans l'œuvre autant de réalité que l'artiste a réussi à en mettre... »

Le mot « discipliné » fait écho à l'expression « discipline morale » utilisée dans le mouvement précédent. Cette répétition montre que la réception de l'œuvre est elle aussi un exercice éthique. Le spectateur ne doit pas se contenter de réagir selon ses goûts immédiats ou ses émotions personnelles. Il lui faut apprendre à regarder avec attention, patience et humilité.

Le verbe « capter » est particulièrement révélateur. Il suggère que la vérité contenue dans une œuvre n'apparaît pas immédiatement. Comme un signal discret, elle demande à être perçue grâce à un regard attentif. Le spectateur ne crée pas lui-même le sens de l'œuvre ; il cherche à accueillir la réalité que l'artiste est parvenu à révéler.

L'expression « autant de réalité que l'artiste a réussi à en mettre » souligne également que cette vérité demeure toujours partielle. Murdoch ne prétend pas que l'art puisse reproduire parfaitement le réel. L'artiste n'en saisit qu'une part, mais cette part constitue déjà une conquête précieuse sur le fantasme. Le spectateur doit donc respecter cette intention au lieu de réduire l'œuvre à ses propres attentes.

Cette idée conduit à la dernière opposition du texte :

« plutôt qu'en faire un usage "magique". »

Cette formule, placée à la fin de l'extrait, résume l'avertissement de Murdoch. Les guillemets montrent que le terme « magique » est employé dans un sens particulier. Il ne désigne pas le merveilleux, mais une manière illusoire d'utiliser l'art.

Faire un « usage magique » d'une œuvre consiste à s'en servir comme d'un instrument destiné à satisfaire ses désirs, à confirmer ses opinions ou à fuir la réalité. Le spectateur transforme alors l'œuvre en simple objet de consolation ou de divertissement. Au lieu de se laisser déplacer par ce qu'elle lui montre, il l'utilise pour retrouver ce qu'il pense déjà. L'art perd ainsi sa fonction de révélation et devient un prolongement de l'imagination individuelle.

Murdoch retrouve ici la critique formulée au début du texte contre le fantasme. Le danger n'est pas seulement que l'artiste projette ses propres désirs dans son œuvre ; il est aussi que le spectateur y projette les siens. Dans les deux cas, le réel disparaît derrière les illusions du moi.

La philosophe propose donc une conception exigeante de l'expérience esthétique. Regarder une œuvre d'art ne consiste pas à rechercher uniquement le plaisir, l'évasion ou la confirmation de ses préférences. Il s'agit d'accepter d'être transformé par ce que l'œuvre révèle du monde. Cette attitude suppose une disponibilité intellectuelle et morale, fondée sur l'humilité et l'attention.

Ainsi, le texte s'achève sur une idée essentielle : l'art authentique est une école du regard. Il apprend aussi bien à l'artiste qu'au spectateur à sortir de leur égocentrisme pour accueillir une réalité qui leur résiste. En ce sens, l'expérience esthétique rejoint l'expérience morale : toutes deux exigent un travail de décentrement grâce auquel l'homme devient véritablement libre.

 

Dans cet extrait, Iris Murdoch développe une conception profondément originale de l'art. Loin de réduire celui-ci à l'expression des sentiments ou à une source de divertissement, elle montre qu'il constitue un exercice de vérité. L'homme est naturellement porté à rechercher dans le fantasme une consolation face aux difficultés du réel. Pourtant, quelques artistes parviennent à résister à cette tentation en faisant taire leur ego pour représenter le monde avec justesse. Cette exigence ne concerne pas seulement le créateur : le spectateur doit lui aussi exercer une discipline du regard afin d'accueillir la réalité contenue dans l'œuvre, au lieu d'en faire un simple objet de satisfaction personnelle.

L'enjeu du texte dépasse ainsi largement la question esthétique. Pour Murdoch, l'art possède une véritable portée morale : il apprend à l'homme à se libérer de son narcissisme, à porter attention à ce qui existe réellement et à construire une relation plus juste au monde. La liberté ne réside donc pas dans l'affirmation sans limite de soi, mais dans la capacité à dépasser ses illusions pour laisser apparaître le réel.

 

 

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Epreuve : Bac  Général

Matière :Philosophie

Classe : Terminale

Centre : Polynésie française

Date :  septembre 2026

Durée : 4h

 

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Dissertation n°1 :

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Au bac de philosophie 2025, les lycéens ont choisi un sujet parmi les trois suivants : 

 

 

 

Epreuve : Bac  Technologique

Matière :Philosophie

Classe : Terminale

Centre : Polynésie française

Date :  juin 2026

Durée : 4h

 

 

 

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  • Dissertation 1 :
  • L'art est-il accessible à tout le monde ?
  • Dissertation 2 :
  • Une bonne discussion nous conduit-elle nécessairement à la vérité ?
  • Dissertation 3 :
  • Il s'agit d'un extrait de Hume, Traité de la nature humaine (1740). Ce texte évoque les notions philosophiques de travail, de nature et de bonheur.
  • Si le candidat choisit de suivre le développement proposé par le sujet, il devra alors répondre à des questions d'analyse et de synthèse.
  • - Que gagne-t-on à aider les autres ?
  • - La société nous permet-elle de dépasser les contraintes naturelles ?
     

 

Dissertation n°1 :

L'art est-il accessible à tout le monde ?

L’art semble être une expérience universelle. Depuis les premières peintures rupestres jusqu’aux œuvres contemporaines, toutes les civilisations ont produit des formes artistiques. Chacun peut être touché par une musique, une peinture, un film ou un spectacle. En ce sens, l’art paraît accessible à tous les êtres humains, puisqu’il s’adresse à leur sensibilité et à leur imagination.

Cependant, cette apparente universalité peut être remise en question. Certaines œuvres nécessitent des connaissances historiques, techniques ou culturelles pour être véritablement comprises. De plus, l’accès matériel à l’art reste inégal selon les sociétés et les individus. Enfin, certaines œuvres semblent volontairement difficiles, voire hermétiques.

Il faut donc distinguer plusieurs sens du terme « accessible ». L’art est-il accessible parce que chacun peut ressentir une émotion devant une œuvre ? Ou faut-il une éducation particulière pour en comprendre pleinement la signification ?

Nous montrerons d’abord que l’art possède une dimension universelle qui le rend accessible à tous, puis que son appréciation véritable suppose néanmoins une formation et une culture, avant d’expliquer que l’art devient pleinement accessible lorsqu’il permet une rencontre libre entre l’œuvre et celui qui la reçoit.

I. L’art semble accessible à tous parce qu’il s’adresse à une sensibilité universelle

A. L’expérience esthétique ne dépend pas nécessairement d’un savoir

La première caractéristique de l’art est qu’il peut toucher directement l’être humain sans nécessiter de connaissances particulières.

Une personne peut être émue par une musique, impressionnée par un paysage peint ou bouleversée par une scène de théâtre sans connaître les intentions précises de l’artiste. L’œuvre agit d’abord par les sensations et les émotions qu’elle provoque.

Emmanuel Kant montre dans la Critique de la faculté de juger que le jugement esthétique repose sur un sentiment de plaisir qui n’est pas une connaissance conceptuelle. Lorsque nous disons qu’une œuvre est belle, nous ne démontrons pas cette beauté comme une vérité scientifique ; nous exprimons une expérience sensible.

Ainsi, l’art semble accessible parce qu’il ne demande pas d’abord de savoir, mais de ressentir.

B. L’art utilise des formes de langage universelles

L’art dépasse également les frontières culturelles et historiques.

Une mélodie peut émouvoir quelqu’un qui ignore la langue du compositeur. Une image peut transmettre une émotion sans passer par des explications. Les arts visuels ou musicaux semblent donc posséder une capacité de communication universelle.

Léon Tolstoï affirme dans Qu’est-ce que l’art ? que l’art est un moyen de transmettre une émotion d’un individu à un autre. L’artiste communique une expérience intérieure qui peut être partagée par ceux qui découvrent son œuvre.

L’art permet ainsi une forme de compréhension immédiate entre les hommes.

C. Refuser l’accès à l’art serait nier une dimension essentielle de l’humanité

Si l’art semble présent dans toutes les sociétés, c’est qu’il répond à un besoin humain fondamental.

Les hommes ne cherchent pas seulement à satisfaire leurs besoins matériels ; ils veulent aussi donner du sens à leur existence, exprimer leurs émotions et représenter le monde.

Pour Friedrich Hegel, l’art est une manière pour l’esprit humain de prendre conscience de lui-même. À travers les œuvres, l’homme donne une forme sensible à ses pensées et à ses interrogations.

L’art appartient donc à tous parce qu’il exprime une dimension universelle de la condition humaine.

II. Pourtant, comprendre pleinement l’art suppose une éducation du regard

A. Apprécier une œuvre ne se réduit pas à ressentir une émotion

Même si une œuvre peut toucher immédiatement, cette première réaction ne constitue pas nécessairement une compréhension complète.

Certaines œuvres exigent des connaissances particulières pour être interprétées.

Par exemple, une peinture religieuse de la Renaissance ne peut être pleinement comprise sans connaître les références bibliques ou les symboles utilisés par l’artiste. De même, l’art contemporain peut sembler incompréhensible sans connaître les intentions qui l’accompagnent.

Ainsi, l’émotion immédiate ne suffit pas toujours à accéder au sens profond d’une œuvre.

B. Le goût artistique s’éduque

La capacité à apprécier l’art peut se développer grâce à l’éducation et à la fréquentation des œuvres.

Pierre Bourdieu a montré, dans La Distinction, que le rapport à l’art dépend largement de la culture acquise et du milieu social. Les individus ne disposent pas tous des mêmes codes pour comprendre les œuvres.

Cette analyse révèle une inégalité réelle face à l’art : certains possèdent davantage de références culturelles qui facilitent leur accès aux œuvres.

L’art est donc théoriquement accessible à tous, mais son appropriation peut être socialement inégale.

C. Certaines œuvres semblent volontairement difficiles

L’art moderne et contemporain a parfois cherché à rompre avec une compréhension immédiate.

Des artistes refusent parfois de produire une œuvre simplement agréable ou facilement compréhensible. Ils souhaitent provoquer une interrogation, déstabiliser le spectateur ou remettre en cause ses habitudes.

Dans ce cas, l’obstacle n’est pas un défaut de l’œuvre : il fait partie de son projet.

Ainsi, l’accessibilité de l’art ne signifie pas nécessairement que toute œuvre doit être immédiatement comprise.

III. L’art devient accessible lorsque chacun peut construire une relation personnelle avec l’œuvre

A. Comprendre une œuvre ne signifie pas nécessairement retrouver l’intention de l’artiste

Une difficulté apparaît : si l’art exige des connaissances, cela signifie-t-il qu’il appartient seulement aux spécialistes ?

Non, car une œuvre ne possède pas un sens unique imposé par son créateur.

Marcel Duchamp a montré avec le « ready-made » que l’art dépend aussi du regard porté sur l’objet. Ce n’est pas uniquement l’objet qui fait l’œuvre, mais la relation qui s’établit entre l’artiste, l’œuvre et le spectateur.

L’art suppose donc une participation active de celui qui regarde.

B. L’éducation artistique doit rendre l’art plus accessible, non le réserver à une élite

Si une culture artistique est nécessaire, son rôle ne doit pas être de créer une séparation entre ceux qui comprennent et ceux qui seraient exclus.

L’éducation peut au contraire donner à chacun les moyens de développer sa sensibilité et son jugement.

Apprendre l’histoire de l’art, fréquenter les musées ou étudier les œuvres permet de transformer une émotion spontanée en compréhension plus riche.

L’éducation artistique n’enlève donc pas la liberté du spectateur ; elle augmente ses possibilités de rencontre avec les œuvres.

C. L’art est accessible parce qu’il laisse toujours une place à la liberté du spectateur

Finalement, l’art ne demande pas que tous les individus aient le même rapport aux œuvres.

Une même œuvre peut être comprise différemment selon les expériences personnelles de chacun.

Cette pluralité des interprétations constitue même une richesse essentielle de l’art.

L’œuvre n’est pas un objet fermé : elle ouvre un dialogue entre celui qui crée et celui qui reçoit.

Ainsi, l’art est accessible non parce qu’il serait immédiatement compris par tous, mais parce qu’il permet à chacun d’entrer en relation avec lui selon ses propres capacités et son propre parcours.

 

L’art est-il accessible à tout le monde ? Il faut distinguer l’accès immédiat à l’émotion artistique et l’accès approfondi au sens des œuvres. Dans un premier temps, l’art semble universel car il s’adresse à la sensibilité humaine et permet une communication entre les individus. Cependant, une véritable compréhension artistique suppose souvent une éducation du regard et des connaissances culturelles.

Toutefois, cette exigence ne signifie pas que l’art serait réservé à une élite. Au contraire, l’apprentissage permet d’élargir l’accès aux œuvres et de donner à chacun la possibilité de développer sa sensibilité.

L’art est donc accessible à tous en droit, mais il devient pleinement accessible grâce à un travail personnel et collectif d’éducation. Sa véritable universalité ne réside pas dans une compréhension identique pour tous, mais dans la possibilité offerte à chacun d’entrer librement en dialogue avec une œuvre.

Dissertation n° 2

 

Une bonne discussion nous conduit-elle nécessairement à la vérité ?

La discussion semble être l’un des moyens privilégiés dont disposent les hommes pour rechercher la vérité. En confrontant leurs opinions, en échangeant des arguments et en examinant les idées des autres, ils peuvent espérer dépasser les erreurs individuelles et progresser vers une connaissance plus juste. C’est notamment par le dialogue que les philosophes cherchent à faire apparaître la vérité plutôt qu’à imposer simplement une opinion.

Cependant, toute discussion ne produit pas nécessairement la vérité. Certaines conversations reposent sur la mauvaise foi, la manipulation ou la volonté de convaincre plutôt que de rechercher le vrai. De plus, même une discussion honnête et rationnelle peut ne pas aboutir à un accord : les participants peuvent rester en désaccord malgré leurs efforts.

Il faut donc interroger le lien entre discussion et vérité. Une discussion véritablement « bonne », c’est-à-dire fondée sur l’écoute, l’argumentation et la recherche commune du vrai, garantit-elle nécessairement l’accès à la vérité ? Ou n’est-elle qu’une condition favorable mais insuffisante de cette recherche ?

Nous montrerons d’abord qu’une bonne discussion semble être un moyen privilégié d’accéder à la vérité, puis qu’elle ne garantit pourtant pas nécessairement son obtention, avant d’expliquer qu’elle constitue moins un chemin assuré vers la vérité qu’une exigence essentielle pour progresser vers elle.

I. Une bonne discussion semble être un moyen privilégié pour accéder à la vérité

A. Le dialogue permet de dépasser les limites de la pensée individuelle

La première raison de valoriser la discussion est que l’individu seul peut difficilement reconnaître ses propres erreurs. Nos opinions sont souvent influencées par nos habitudes, nos intérêts ou nos préjugés.

La confrontation avec autrui permet alors de mettre à l’épreuve nos idées. En exposant une pensée à la critique, nous découvrons ses faiblesses et nous pouvons la corriger.

C’est le principe même de la démarche philosophique de Socrate. Dans les dialogues rapportés par Platon, Socrate ne transmet pas un savoir tout fait : il interroge ses interlocuteurs afin de les conduire à examiner leurs propres opinions. La discussion devient ainsi une méthode de recherche de la vérité.

Le dialogue permet donc une progression intellectuelle impossible dans l’isolement.

B. La discussion rationnelle permet de distinguer la vérité de la simple opinion

Une bonne discussion ne consiste pas seulement à échanger des points de vue : elle suppose des règles rationnelles.

Les participants doivent accepter d’argumenter, de justifier leurs affirmations et d’écouter les objections. Ce n’est plus alors la force ou l’autorité qui décide, mais la qualité des raisons avancées.

Pour Jürgen Habermas, une discussion véritablement rationnelle repose sur une recherche commune d’un accord fondé sur les meilleurs arguments. Dans une telle situation, chacun doit pouvoir remettre en question ses propres positions.

La vérité apparaît alors comme ce qui peut être reconnu par tous ceux qui raisonnent correctement.

Ainsi, la discussion semble être un espace privilégié où la raison peut s’exercer librement.

C. La discussion permet une construction collective du savoir

Certaines vérités ne peuvent pas être découvertes par un individu isolé. Les sciences elles-mêmes progressent grâce aux échanges entre chercheurs, aux critiques et aux confrontations d’hypothèses.

Une idée scientifique n’est pas acceptée parce qu’un individu l’affirme, mais parce qu’elle peut être discutée, vérifiée et critiquée par une communauté.

La discussion apparaît donc comme une condition essentielle du progrès de la connaissance.

Elle ne fournit pas seulement des réponses : elle permet de construire une pensée plus rigoureuse.

II. Pourtant, une bonne discussion ne conduit pas nécessairement à la vérité

A. Le dialogue peut échouer malgré la bonne volonté des participants

Même lorsque les interlocuteurs sont sincères et cherchent honnêtement la vérité, une discussion ne garantit pas toujours un résultat définitif.

Certaines questions philosophiques ou morales demeurent ouvertes malgré des siècles de débats. Des penseurs raisonnables peuvent parvenir à des conclusions différentes.

Par exemple, les philosophes ont longtemps discuté de la nature de la justice sans parvenir à une définition universellement admise.

Cela montre que la discussion peut éclairer un problème sans forcément le résoudre.

La vérité n’est donc pas toujours immédiatement accessible, même par le dialogue.

B. La discussion peut être influencée par des rapports de pouvoir

Une discussion n’est pas toujours un espace parfaitement rationnel. Les individus peuvent être influencés par leur position sociale, leur autorité ou leur capacité à convaincre.

Platon critique ainsi, dans Gorgias, la rhétorique lorsqu’elle cherche davantage à persuader qu’à atteindre la vérité. Un orateur habile peut convaincre une foule sans avoir raison.

La parole peut donc être utilisée non pour chercher le vrai, mais pour obtenir l’adhésion des autres.

Une discussion peut alors produire non pas la vérité, mais simplement la victoire d’une opinion.

C. La discussion dépend parfois de principes qui ne sont pas eux-mêmes démontrables

Pour qu’une discussion soit rationnelle, il faut déjà accepter certaines règles : écouter l’autre, reconnaître la valeur des arguments, préférer la vérité à l’intérêt personnel.

Mais ces principes ne sont pas toujours partagés.

Une personne de mauvaise foi peut refuser toute remise en question. Une idéologie peut empêcher certains individus d’accepter des faits qui contredisent leurs croyances.

Ainsi, la discussion ne suffit pas : elle suppose une disposition morale préalable.

La vérité ne dépend donc pas seulement de la qualité des arguments, mais aussi de l’attitude des interlocuteurs.

III. La discussion ne garantit pas la vérité, mais elle constitue une exigence indispensable de sa recherche

A. La vérité n’est pas toujours un résultat immédiat, mais une démarche

Il faut finalement distinguer atteindre la vérité et chercher la vérité.

Une bonne discussion ne donne pas forcément une réponse définitive, mais elle permet de progresser en éliminant progressivement les erreurs.

La valeur du dialogue ne réside pas uniquement dans sa conclusion, mais dans le chemin intellectuel qu’il impose.

Comme le montre Socrate, reconnaître son ignorance constitue déjà une avancée vers la vérité.

La discussion transforme donc notre rapport au savoir.

B. Une bonne discussion forme l’esprit critique

La discussion véritable apprend à penser autrement. Elle oblige chacun à justifier ses idées et à accepter la possibilité de se tromper.

Elle développe ainsi une qualité essentielle : l’esprit critique.

Celui qui participe à une discussion authentique ne cherche plus simplement à défendre une opinion personnelle ; il apprend à examiner les raisons qui la fondent.

La discussion devient alors une école de rationalité.

C. La vérité exige le dialogue parce qu’elle dépasse les individus

Enfin, la vérité n’appartient pas à une personne particulière. Elle suppose un effort collectif pour dépasser les perspectives limitées.

Même si une discussion ne conduit pas nécessairement à la vérité, l’absence de discussion rendrait cette recherche beaucoup plus difficile.

La vérité exige donc un espace où les idées peuvent être confrontées librement.

La discussion n’est pas une garantie de vérité, mais elle est une condition essentielle de toute recherche authentique du vrai.

 

Une bonne discussion nous conduit-elle nécessairement à la vérité ? Non, car même un dialogue honnête et rationnel peut échouer, soit parce que certaines questions restent difficiles à résoudre, soit parce que les participants peuvent être influencés par leurs intérêts ou leurs préjugés.

Cependant, la discussion demeure l’un des moyens les plus importants dont dispose l’homme pour rechercher la vérité. Elle permet de dépasser les limites de la pensée individuelle, de soumettre les opinions à la critique et de construire progressivement un savoir plus juste.

Ainsi, une bonne discussion ne garantit pas l’accès à la vérité, mais elle constitue une exigence fondamentale de la démarche rationnelle : elle ne nous donne pas toujours le vrai, mais elle nous apprend à mieux le chercher.

Commentaire 

 

 

Dans cet extrait du Traité de la nature humaine publié en 1740, le philosophe écossais David Hume s’interroge sur les raisons qui poussent les êtres humains à vivre en société. Contrairement à une conception selon laquelle la société serait seulement une contrainte imposée aux individus, Hume montre ici qu’elle constitue avant tout une condition essentielle du développement humain. L’être humain, pris isolément, apparaît en effet limité et vulnérable : il ne possède ni la force physique des animaux ni des capacités suffisantes pour satisfaire seul l’ensemble de ses besoins. C’est donc grâce à l’association avec ses semblables qu’il peut dépasser ses insuffisances naturelles.

La thèse défendue par Hume est claire : la société permet à l’homme de compenser ses faiblesses naturelles en augmentant sa force, ses compétences et sa sécurité, ce qui rend son existence plus heureuse qu’une vie solitaire.

Le problème auquel répond le texte est donc le suivant : comment une créature naturellement faible peut-elle parvenir à améliorer sa condition ? La réponse de Hume consiste à montrer que seule la vie sociale permet à l’homme de développer pleinement ses capacités.

Pour démontrer cette idée, Hume suit un raisonnement progressif. Il montre d’abord que la société permet à l’homme de dépasser ses insuffisances naturelles (lignes 1 à 5). Il explique ensuite pourquoi l’individu isolé est condamné à l’échec dans la satisfaction de ses besoins (lignes 6 à 10). Enfin, il expose les trois avantages fondamentaux de la vie sociale : l’union des forces, la division du travail et l’entraide (lignes 11 à 16).

I. La société permet à l’homme de dépasser ses faiblesses naturelles

Hume commence son texte par une affirmation essentielle :

« Ce n'est que par la société qu’il est capable de suppléer à ses déficiences »

Le début de la phrase, « ce n’est que par », indique une condition nécessaire. Pour Hume, l’être humain ne peut véritablement développer ses capacités qu’en vivant avec les autres. La société n’est donc pas un simple choix parmi d’autres : elle constitue une nécessité liée à la nature même de l’homme.

Le verbe « suppléer » signifie remplacer ce qui manque ou compenser une insuffisance. Hume part donc d’un constat : l’homme possède naturellement des « déficiences ». Il est un être fragile, qui ne dispose pas des moyens physiques suffisants pour affronter seul son environnement.

Contrairement à certains animaux, l’homme n’est pas naturellement le plus fort ou le plus rapide. Il ne possède pas d’armes naturelles qui lui permettraient de survivre isolément. Sa faiblesse apparente devient cependant une occasion de développement, car elle l’oblige à rechercher l’aide de ses semblables.

Hume poursuit :

« et de s'élever à une égalité avec les autres créatures, voire d'acquérir une supériorité sur elles »

Cette expression montre que la société transforme profondément la condition humaine. Individuellement, l’homme semble inférieur aux autres êtres vivants par ses capacités physiques. Mais collectivement, il devient capable de les dépasser.

La supériorité humaine ne repose donc pas sur des qualités naturelles présentes chez chaque individu isolé, mais sur une capacité spécifique : celle de coopérer.

La société devient ainsi une véritable force d’émancipation.

Hume affirme ensuite :

« Par la société, toutes ses infirmités sont compensées »

Le terme « infirmités » désigne les faiblesses ou les limites de l’être humain. La société agit comme un moyen de compensation : elle permet à l’individu d’obtenir grâce aux autres ce qu’il ne pourrait pas accomplir seul.

Cependant, Hume reconnaît une conséquence importante :

« bien qu'en un tel état ses besoins se multiplient sans cesse »

La société ne simplifie pas nécessairement la vie humaine. Au contraire, elle crée de nouveaux besoins. Plus les hommes développent leurs capacités, plus leurs attentes augmentent.

Mais cette multiplication des besoins n’est pas présentée comme un défaut. Hume ajoute immédiatement :

« néanmoins ses capacités s'accroissent toujours plus »

Le terme « néanmoins » marque une opposition. Malgré l’apparition de nouveaux besoins, les capacités humaines progressent davantage encore.

La société produit donc un double mouvement :

elle augmente les besoins humains ;

mais elle augmente aussi les moyens de les satisfaire.

Ainsi, loin d’appauvrir l’homme, la vie sociale contribue à son développement.

Enfin, Hume conclut cette première idée :

« le laisse, à tous points de vue, plus satisfait et plus heureux qu'il ne pourrait jamais le devenir dans sa condition sauvage et solitaire »

L’opposition entre la société et la « condition sauvage et solitaire » est fondamentale. Hume critique ici l’idée selon laquelle l’homme pourrait être plus heureux dans un état naturel sans relations sociales.

Pour lui, l’isolement n’est pas une situation de liberté parfaite : c’est une situation de faiblesse et de pauvreté.

Le bonheur humain dépend donc de la coopération avec autrui.

II. L’individu isolé est incapable de satisfaire efficacement ses besoins

Après avoir montré les avantages généraux de la société, Hume adopte une démarche plus précise. Il imagine maintenant un individu qui travaillerait seul.

Il écrit :

« Lorsque chaque individu travaille séparément et seulement pour lui-même, sa force est trop réduite pour exécuter quelque ouvrage important »

Le problème principal de l’individu solitaire est d’abord sa faiblesse.

Même lorsqu’il possède des compétences, son action reste limitée par ses propres capacités physiques. Certaines réalisations importantes nécessitent une association entre plusieurs individus.

Hume affirme donc que la coopération augmente considérablement la puissance humaine.

Cette idée remet en question une vision individualiste de l’existence humaine : l’homme ne se réalise pas pleinement seul, mais grâce aux relations qu’il entretient avec les autres.

Hume ajoute :

« employant son labeur à subvenir à tous ses divers besoins, il n'atteint jamais la perfection dans un savoir-faire particulier »

Cette phrase introduit une deuxième limite : l’absence de spécialisation.

Un individu seul doit accomplir toutes les tâches nécessaires à son existence : produire sa nourriture, fabriquer ses outils, construire son habitation, se protéger. Il disperse donc son énergie dans de nombreuses activités.

Il ne peut jamais devenir véritablement expert dans un domaine précis.

La société permet au contraire une division des tâches qui favorise le développement des compétences.

Hume poursuit :

« puisque sa force et sa réussite ne sont pas égales tout le temps, le moindre défaut de l'une des deux doit entraîner inévitablement l'échec et la détresse »

L’homme isolé est également vulnérable aux circonstances.

Ses capacités peuvent diminuer à cause de la maladie, de la vieillesse ou d’un accident. Sans l’aide des autres, une simple difficulté peut provoquer sa chute.

Hume met donc en évidence trois faiblesses fondamentales de l’individu solitaire :

une force insuffisante ;

une compétence limitée ;

une absence de protection face aux événements imprévus.

La société apparaît alors comme une réponse nécessaire à ces trois problèmes.

III. La société augmente la puissance humaine grâce à la coopération

Dans la dernière partie du texte, Hume résume les trois bénéfices essentiels de la vie sociale.

Il écrit :

« La société fournit un remède à ces trois inconvénients. »

Le mot « remède » est particulièrement intéressant. Il signifie que la société soigne les défauts naturels de l’homme. Elle n’est donc pas présentée comme une limitation de la liberté individuelle, mais comme une solution aux difficultés fondamentales de l’existence humaine.

Hume développe ensuite trois avantages.

1. L’union des forces

« Par la conjonction des forces, notre pouvoir est augmenté. »

La première fonction de la société est d’accroître la puissance collective.

Des individus réunis peuvent accomplir des actions impossibles pour une personne seule.

La coopération transforme donc une faiblesse individuelle en force collective.

2. La division du travail

« Par la répartition des tâches, notre compétence s'accroît. »

La deuxième fonction de la société est d’améliorer les savoir-faire.

Lorsque chacun se spécialise dans une activité particulière, il devient plus efficace.

Cette idée sera reprise plus tard par Adam Smith dans La Richesse des nations, où il montre que la division du travail augmente considérablement la productivité.

La société permet donc non seulement d’être plus fort, mais aussi d’être plus compétent.

3. L’entraide et la sécurité

Enfin :

« Par l'assistance mutuelle, nous sommes moins exposés à la fortune et aux accidents. »

Le troisième avantage est la protection.

L’individu isolé dépend entièrement du hasard et de ses propres capacités. L’individu social bénéficie au contraire du soutien des autres.

La société apporte donc une sécurité qui rend l’existence moins fragile.

Hume peut alors conclure :

« C'est par ce supplément de force, de compétence et de sécurité que la société devient avantageuse. »

Les trois termes finaux résument toute l’argumentation :

force ; compétence ; sécurité.

La société améliore donc la condition humaine dans trois dimensions essentielles : elle permet d’agir davantage, de mieux agir et de vivre plus sûrement.

 

Dans ce texte, Hume défend l’idée que la société n’est pas une contrainte extérieure imposée aux individus, mais une condition fondamentale de leur développement. L’homme isolé est faible et incapable de satisfaire efficacement ses besoins ; c’est uniquement par la coopération qu’il peut dépasser ses limites naturelles.

La société apporte trois bénéfices essentiels : elle augmente la force collective, perfectionne les compétences grâce à la division du travail et protège les individus grâce à l’entraide.

Ainsi, Hume inverse une conception négative de la société : loin d’éloigner l’homme de sa nature, elle lui permet au contraire d’accomplir pleinement ses possibilités. La véritable puissance humaine n’est donc pas celle de l’individu solitaire, mais celle d’une intelligence collective fondée sur la coopération.

 

 

 

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Date :   septembre 2026

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