Etude linéaire, Livre III chapitre 6, Essais, Montaigne «Des Coches»-"Notre monde vient d'en trouver un autre"

Comment Montaigne parvient-il à prévoir et dénoncer les méfaits de la colonisation naissante et à incriminer les turpitudes de la civilisation européenne?

Montaigne 20

Objet d'étude : La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle

 Montaigne, "Essais", parcours : Notre monde vient d'en trouver un autre.

Séries générales et technologiques, EAF 2021

 

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« Des Coches »

Notre monde vient d'en trouver un autre. Et qui peut nous garantir que c'est le dernier de ses frères, puisque les Démons, les Sibylles , et nous-mêmes, avons ignoré́ celui-ci jusqu'à maintenant ? Il n’est pas moins grand, ni moins plein, ni moins doté de membres; mais il est si jeune et si enfant qu'on lui apprend encore son a, b, c. Il n'y a pas cinquante ans, il ne connaissait ni les lettres, ni les poids, ni les mesures, ni les vêtements, ni le blé́, ni la vigne; il était encore tout nu dans le giron de sa mère et ne vivait que grâce à elle . Si nous jugeons bien de notre fin prochaine, comme Lucrèce le faisait pour la jeunesse de son temps, cet autre monde ne fera que venir au jour quand le nôtre en sortira. L'univers tombera en paralysie; l'un membre sera perclus et l'autre en pleine vigueur.

J’ai bien peur que nous n’ayons grandement hâté́ son déclin et sa ruine par notre contagion, et que nous lui ayons fait payer bien cher nos idées et nos techniques. C'était un monde encore dans l’enfance ; et pourtant nous ne l'avons-nous pas plié à nos règles par la seule vertu de notre valeur et de nos forces naturelles. Nous ne l’avons pas conquis par notre justice et bonté́, ni subjugué par notre magnanimité. [...]

Au contraire, nous avons exploité leur ignorance et leur inexpérience pour les amener plus facilement à la trahison, à la luxure, à la cupidité, et à toutes d’inhumanités et de cruautés, à l’exemple et sur le modèle de nos propres mœurs ! A-t-on jamais mis à ce prix l’intérêt du commerce et du profit ? Tant de villes rasées, tant de peuples exterminés, passés au fil de l’épée, et la plus riche et la plus belle partie du monde bouleversée dans l’intérêt du négoce des perles et du poivre… Beau résultat! Jamais l’ambition, jamais les inimitiés ouvertes n’ont poussé les hommes les uns contre les autres à de si horribles hostilités et à des désastres aussi affreux

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Sibylles : prophétesses de la mythologie grecques.

Giron : milieu où l’on se trouve en sécurité.

Lucrèce : poète latin du Ier siècle avant J.C.

(être) perclus : Dans l’incapacité partielle de se déplacer.

Magnanimité : Qui pardonne les fautes et les faiblesses.

Luxure : comportement de celui qui se livre sans retenue aux plaisirs sexuels.

 

Montaigne, visionnaire. Sa prise de position

Montaigne remet en question la certitude de sa société dans une question rhétorique: la découverte de ce nouveau monde ne signifie par la dernière découverte. Il appuie son argument en ayant recours à des références historiques (Sibylles= prophétesse de l’antiquité + Démon = réf au MA) qui n’ont pas pu prévoir l'avènement de celui-là. L’Occident n’est pas la Connaissance suprême et est resté longtemps dans l’ignorance d’un territoire aussi grand que l’Amérique.

L’utilisation du mot “frère” fait émerger le concept de fraternité humaine entre les deux mondes. Montaigne est à contre-courant de la pensée de son époque en ne regardant pas les AM comme des êtres inférieurs.

Il réfute avec insistance les préjugés ethnocentriques de ses contemporains en ayant recours à une énumération et une polysyndète en “ni”: il s'inscrit en faux contre toutes les faiblesses qu’on attribue à ce monde: " pas moins grand, ni moins plein, ni moins doté de membres" (l.3)

Cependant, la différence majeure de la civilisation amérindienne réside dans sa "jeunesse", ou plutôt dans sa relation harmonieuse avec la nature: pour décrire les Amérindiens, Montaigne forme une analogie avec l’enfant lorsqu’il dit: “il est si jeune et si enfant qu’on lui apprend encore son a,b,c”

Ce monde ne possédait aucun des aspects dont la civilisation européenne est si fière et que l’humaniste énumère.

Ces éléments qu’il oppose à l’harmonie et au bonheur dans lesquels vivaient les AM dans le giron de leur mère (mère nature). 

Ce peuple a une relation privilégiée avec la nature que les Occidentaux ont perdu il y bien longtemps.

Montaigne fait partie de cette dernière génération d'humanistes du XVIème siècle dont la confiance initiale en l'homme est ternie par les grandes violences de la fin du siècle (guerres de religion en Europe entre Catholiques et Protestants, et premiers massacres et conquêtes aux Amériques): génération d'un nouveau pessimisme. Aussi annonce-t-il avec clairvoyance et lucidité la ruine à venir de sa civilisation et l’essor de celle du nouveau monde, quoique profondément pervertie par l'intrusion des conquérants, négociants et missionnaires occidentaux.

Cette mise en perspective est permise par la profondeur des références historiques, signature de l’humanisme tel que celle de Lucrèce qui avait lui aussi annoncé un événement semblable.

Pour Montaigne, le monde est un corps ou chaque continent serait un membre. La chute d’un membre entraîne la paralysie du monde.

Etude d'un blâme

Alors qu’il vient d’annoncer l’essor de ce dernier, Montaigne annonce déjà sa ruine.

La cause sera le contact avec la civilisation européenne qui est source de “contagion”, il compare donc l'influence de sa civilisation à une maladie, dont les bactéries sont “les idées et les techniques” qui rendent la société si fière.= émergence du dilemme nature/ culture où Montaigne prend parti pour la nature + relativisme culturel (pas de norme absolue dans les mœurs, les valeurs et les croyances car chacune est unique et liée à la culture).

Si les Européens pensent être pleins de vertus (interprétées comme la justification y compris religieuse de leur domination sur les AM), Montaigne n’est pas du même avis. Il réfute ces croyances par un ensemble d’antiphrases ironiques se référant au champ lexical de la bonté.

 Les Européens ont simplement profité de l'innocence et de "l’enfance" de ce monde, selon Montaigne.

Réquisitoire polémique contre la civilisation européenne et la colonisation (3ème §)

Montaigne abandonne l’ironie pour laisser place au registre polémique. Cette transition est marquée par “Au contraire” en début de paragraphe.

Montaigne insiste encore une fois sur l’exploitation des AM et l’influence corruptrice des Européens sur eux. Il convoque le champ lexical du mal et du péché en gradation ascendante (“luxure, trahison…”), en totale opposition avec celui de la bonté du 2ème mouvement. Son indignation s'exprime par l’usage de la modalité exclamative.

L'indignation de Montaigne est accrue par la question rhétorique qui développe le motif de ces conquêtes et de la colonisation: le profit et l’ambition pécuniaire.

Il est extrêmement lucide sur les conséquences de cette colonisation car le constat est accablant. Il insiste sur le nombre conséquent des dégâts grâce à l’anaphore intensive en “tant” (intensif): “tant de villes rasées, tant de peuples exterminés” = dégâts matériels et humains.

Ces derniers sont opposés aux “perles et au poivre” qui sont des produits de luxe incomparable avec ce qu’il a cité auparavant. Tout le ridicule de la colonisation est montré du doigt: les conquêtes et les massacres sont perpétrés au profit de la recherche du gain, du luxe et du superflu pour les Européens.

Sa déception s'exprime par l'antiphrase ironique de: “Beau résultat”.

Cette situation est inédite comme le montre l’anaphore en “jamais”, l’inédit se retrouve dans la cruauté et la barbarie dont a pu faire preuve la civilisation à laquelle Montaigne appartient.

Vision nouvelle du nouveau monde vers l’utopisation (utopie de l’Eldorado de Candide de Voltaire ou Utopia de Thomas Moore) + AM reconsidérés pour préparer le terrain au blâme (mythe du bon sauvage développé par la suite par J.J Rousseau au XVIIIème siècle et qu’on retrouve dans Robinson Crusoé de Daniel Defoe ou dans Le Supplément au Voyage de Bougainville de Diderot)

Un réquisitoire plein d’images (maladie, "enfance") et de références historiques.

Une argumentation progressive et maîtrisée (ironie + exemples + modalité exclamative)

 Possible rapprochement avec le Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire au XXème 

Date de dernière mise à jour : 25/08/2021

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