Etude linéaire, Jean Luc Lagarce Juste la Fin du Monde partie 1, scène 5-L'évocation d'un rêve, la question de l’amour et de l’abandon

Comment dans ce monologue, Louis tente-t-il de montrer la complexité des relations humaines?

Juste la fin du monde 2

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Émission diffusée le 20 février 2021

Objet d’étude : Le théâtre du XVIIe siècle au XXIe siècle

Parcours : crise personnelle, crise familiale

Œuvre : Jean-Luc Lagarce, Juste la fin du monde

Extrait : deuxième partie et épilogue

 

Lecture du texte

LOUIS.

— C’était il y a dix jours à peine peut-être

– où est-ce que j’étais ?

– ce devait être il y a dix jours et c’est peut-être aussi pour cette unique et infime raison que je décidai de revenir ici.

Je me suis levé et j’ai dit que je viendrais les voir, rendre visite, et ensuite, les jours suivants, malgré les excellentes raisons que je me suis données, je n’ai plus changé d’avis.

Il y a dix jours, j’étais dans mon lit et je me suis éveillé, calmement, paisible

– cela fait longtemps, aujourd’hui un an, je l’ai dit au début, cela fait longtemps que cela ne m’arrive plus et que je me retrouve toujours, chaque matin, avec juste en tête pour commencer, commencer à nouveau, juste en tête l’idée de ma propre mort à venir

–je me suis éveillé, calmement, paisible, avec cette pensée étrange et claire je ne sais pas si je pourrai bien la dire avec cette pensée étrange et claire que mes parents, que mes parents, et les gens encore, tous les autres, dans ma vie, les gens les plus proches de moi, que mes parents et tous ceux que j’approche ou qui s’approchèrent de moi, mon père aussi par le passé, admettons que je m’en souvienne, ma mère, mon frère là aujourd’hui et ma sœur encore, que tout le monde après s’être fait une certaine idée de moi, un jour ou l’autre ne m’aime plus, ne m’aima plus et qu’on ne m’aime plus (ce que je veux dire) « au bout du compte », comme par découragement, comme par lassitude de moi, qu’on m’abandonna toujours car je demande l’abandon c’était cette impression, je ne trouve pas les mots, lorsque je me réveillai

– un instant, on sort du sommeil, tout est limpide, on croit le saisir, pour disparaître aussitôt

– qu’on m’abandonna toujours, peu à peu, à moi-même, à ma solitude au milieu des autres, parce qu’on ne saurait m’atteindre, me toucher, et qu’il faut renoncer, et on renonce à moi, ils renoncèrent à moi, tous, d’une certaine manière, après avoir tant cherché à me garder auprès d’eux, à me le dire aussi, parce que je les en décourage,

Louis évoque un rêve

- Dans la pièce, il y a deux types de paroles monologiques :

1/ Le vrai monologue : où un seul personnage est sur scène et parle au public brisant le quatrième mur

• 2/ Le pseudo-monologue où, alors que plusieurs personnages sont sur scène, l’un d’eux s’extrait de la conversation et parle tout seul

- Or ici, nous avons un vrai monologue qui fait récit à l’imparfait et au passé composé. C’est un monolgue écrit en versets et c’est seulement deux phrases.  Lagarce demande comment faire du théâtre à la fin du XXe siècle : il remet en cause la mimésis [représentation] (d’où l’importance de la diégésis, du récit dans le texte) ; il remet en cause la notion de conflit sans résoudre le conflit.

- C’est un monologue qui donne l’impression que Louis, ce « je » répété 16 fois, et les pronoms d’objet « me » et « moi », est celui qui organise la pièce, comme figure de l’écrivain ou du metteur en scène que Lagarce affectionne de mettre dans ses pièces. Il est aussi celui qui parle, celui qui analyse, et l’objet même de cette analyse.

- En outre, Louis raconte un rêve ou bien une impression au réveil. On remarque le vocabulaire de la chambre et du réveil : « lit », « éveillé » répété deux fois  de venu « réveillait » « matin », « on sort du sommeil ». Louis confie qu’il s’est réveillé avec une « pensée étrange et claire ». Les deux adjectifs créent une sorte d’opposition pour décrire la venue d’une idée, d’une intuition, d’une « impression » 

 l’idée qu’il a au réveil va lui permettre de structurer son existence, son rapport à lui-même et aux autres. On pourrait parler d’épiphanie, il a eu une révélation, non pas divine, mais psychanalytique, psychologique.

- De plus ce monologue est une synecdoque de toute la pièce. ( le problème que pose la pièce est qu’en tant que lecteur nous ne savons pas s’il s’agit d’un rêve ou de la réalité). On retrouve cette ambiguïté dans notre texte : un rêve a fait émerger une idée « étrange et claire ». Plus le texte avance, plus le temps passe et risque de détruire l’intuition. 

le personnage se questionne sur l’amour de l’abandon

 Louis a élargi son propos. En partant des parents, qu’il détaille, (« père », « mère », frère », sœur » (16-18) il en arrive à « tout le monde » ( 19), ce monde incluant les amis et amants « les gens encore, tous les autres, dans ma vie,/ les gens les plus proches de moi » (13, 14). Il fait donc converger deux problèmes : l’amour familial et l’amour conjugal

- Plus loin il exprime en antithèse, un paradoxe : la solitude dans la foule, qui est l’obsession de toute l’œuvre de Lagarce et son problème existen(el. D’un côté, on remarque les polyptotes « proches », s’approche », « s’approchèrent » (14, 15) et d’un autre la négation du verbe « aimer » à tous les temps, « ne m’aime plus, ne m’aima plus » (19).

- Pour s’exprimer parfaitement Louis convoque plusieurs procédés : la parenthèse encore une fois qui fait ou défait « ce que je veux dire »/ « je ne trouve pas les mots » ( 21, 24). On remarque également une citation entre guillemets « au bout du compte » (22) on ne sait pas si elle représente la parole familiale ou personnelle, ou bien si c’est une expression de la langue. Il y a également des comparaisons « comme par découragement, comme par lassitude » ( 23).

- En développant son propos il réutilise les mêmes procédés littéraires avec : « atteindre » et « toucher » avec d’autres négations grammaticales ou lexicales comme dans « abandon » (23, 27), « renoncer » ( 32, 33), « décourage » ( 38). Cela lui permet de varier sur le même couple de notions antithétiques avec le paradoxe de la solitude dans la foule « ma solitude au milieu des autres » ( 29)

- Ensuite, cette deuxième strophe permet de montrer le paradoxe de Louis : il souffre car il est seul mais il s’est isolé « on m’abandonna, car je demande l’abandon » ( 23) il le redit différemment plus tard : « on m’abandonna toujours…. Parce qu’on ne saurait m’atteindre, me toucher » ( 27-31). Cette dynamique de la formulation montre qu’il n’y a pas une bonne manière de dire.

- Cette solitude a plusieurs niveaux comme le suggère la polysémie des verbes « atteindre », « toucher », verbes qui ont un sens, physique, émotionnel et métaphysique.

- les raisons de cette solitude sont :

• 1/ il n’est pas en présence physique de sa famille, il a mis de la distance entre eux et lui.

• 2/ Il ne correspond pas au mythe de fusion des corps et des cœurs avec les membres de sa famille

• 3/ Il éprouve un sentiment de solitude malgré les personnages présents dans sa vie.

Lagarce est un écrivain solitaire, même s’il est extrêmement fidèle en amitié et qu’il a  de nombreuses expériences amoureuses. Par conséquent Louis est un echo autobiographique de l’auteur. Cependant, Louis n’est pas Lagarce. -

 la ques(on à laquelle il ne répond pas est de savoir pourquoi il recherche cette solitude qui pourtant le fait souffrir. L’homosexualité de Louis est l’un des non-dits de la pièce autour duquel tournent certains des échanges . S’éloigner, c’est échapper au jugement de l’autre, c’est se protéger. On peut le comprendre dans une relation familiale qui peut être pleine d’attentes, de tabous, de déceptions.

- En revanche, Louis prend conscience de plusieurs vérités.

• 1/ Il prend conscience d’un cercle vicieux qu’il a lui-même institué 

• 2/ Il montre aussi que ce n’est pas parce que l’autre dit qu’il nous aime qu’on se sent aimé. « après avoir tant cherché à me farder auprès d’eux à me le dire aussi » (36, 37).

• 3/ les autres ont souffert plus que lui suite à son absence: « cette absence d’amour fit toujours plus souffrir les autres que moi. » ( 43)

- C’est une vision tragique des relations humaines et du langage. Le texte a évolué en quelques versets : « cette pensée étrange et claire » (9) est devenue « l’idée étrange et désespérée et indestructible encore » ( 44). La connotation devient beaucoup plus négative, pessimiste.

- En effet le personnage de Louis comprend qu’il est déjà mort pour les autres car il s’est isolé même si sa famille ne sait pas encore la nouvelle, mais son départ les a forcés à l’aimer, sans le voir, comme l’on ferait d’un défunt. Or, Louis se rend compte qu’ils sont devenus étrangers les uns aux autres. Il est un revenant, il revient du côté des vivants (avec paradoxalement, la mission de dire qu’il va mourir).

- Ainsi, le monologue de Louis de la scène 5 fait émerger les problèmes de toute la pièce : comment être à nouveau ensemble ? comment montrer l’amour ? Les personnages vont essayer de :

1/ déclarer leur affection

2/ refuser de dire ce qui heurte

3/ dire ce qui heurte

4/ se quereller.

Louis choisira donc d’être silencieux pou entendre l’autre, l’aimer et, peut-être, être aimé.

Ce monologue est d’une grande beauté et d’une grande profondeur parce qu’en se répétant il dit plusieurs choses à la fois :

1/ Il explique la raison pour laquelle il est vraiment rentré chez lui : pour sortir de lui-même, pour ne plus se sentir abandonné, étranger.

2/ Il montre un certain degré de culpabilité : le sentiment de n’avoir pas été aimé a peut-être aussi été créé par son attitude à l’égard d’autrui.

3/ Il comprend que pour sa famille, il est déjà mort. Et que l’annonce de sa mort réelle risque de perturber la relation qui a été créée.

4/ Il reconnaît également qu’il est aimé, qu’il l’a toujours été.

5/ Il comprend que le problème n’est pas une question de sentiments mais de discours. Comment dire ? « Les mots nous lâchent » écrit Winnie dans la pièce de Beckett Oh les beaux jours.

Le théâtre a toujours été fondé sur l’opposition de personnages qui n’ont pas le même point de vue, parce qu’ils n’ont pas les mêmes intérêts ou les mêmes valeurs. C’est par exemple l’opposition entre Antigone et Créon chez Sophocle ou chez Anouilh à propos du respect des rites funéraires, du respect de la famille ou des lois de la cité. Cependant, comme dans le théâtre traditionnel, le drama, l’action est au centre, l’histoire avance, les personnages évoluent, les raisons de l’agôn [le combat] se déplace.

Or Lagarce parvient en réduisant l’action à peau de chagrin à opposer non pas différents points de vue argumentatifs, mais différents points de vue perceptifs : sur la même action, sur la même sensation, il met en scène le champ et le champ contre-champ de plusieurs personnages. Ainsi, ce touchant monologue de Louis trouve son contre-point dans la deuxième partie où Antoine dans son très long pseudo-monologue, décrit à son grand frère comment ils ont toujours eu l’impression qu’il se sentait mal aimé et qu’ils n’y pouvaient rien y faire, et que cela les a enfermés dans une culpabilité infondée et, par effet de balance, la nécessité d’être heureux et de ne pas se plaindre. Ce que montre Lagarce, c’est qu’il n’y a pas de vérité absolue, rien n’est « juste », surtout pas dans les relations humaines et la famille. La douleur est vraie mais la vérité de cette douleur est une construction mentale.

nous pensions que tu n’avais pas tort,

que pour le répéter si souvent, pour le crier tellement comme on crie les insultes, ce devait être juste,

nous pensions que en effet, nous ne t’aimions pas assez,

ou du moins,

que nous ne savions pas te le dire

(et ne pas te le dire, cela revient au même, ne pas te dire assez que nous

t’aimions, ce doit être comme ne pas t’aimer assez). (II, 3)

Date de dernière mise à jour : 28/08/2021

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