Etude linéaire, Les Contemplations, IV, «Pauca Meae», «A quoi songeaient les deux cavaliers dans la forêt»

Comment Hugo met-il en scène un débat intérieur entre la foi romantique et le doute ?

Victor hugo

 

Objet d'étude : La poésie du XIXe siècle au XXIe siècle bacs général et technologique

Objet d'étude : La poésie du XIXe siècle au XXIe siècle

 Victor Hugo, "Les Contemplations", livres I à IV / parcours : Les Mémoires d'une âme.

 

 

 

XII - À quoi songeaient les deux cavaliers dans la forêt


La nuit était fort noire et la forêt très sombre.
Hermann à mes côtés me paraissait une ombre.
Nos chevaux galopaient. À la garde de Dieu !
Les nuages du ciel ressemblaient à des marbres.
Les étoiles volaient dans les branches des arbres
Comme un essaim d’oiseaux de feu.

Je suis plein de regrets. Brisé par la souffrance,
L’esprit profond d’Hermann est vide d’espérance.
Je suis plein de regrets. Ô mes amours, dormez !
Or, tout en traversant ces solitudes vertes,
Hermann me dit : « Je songe aux tombes entr’ouvertes ! »
Et je lui dis : « Je pense aux tombeaux refermés ! »

Lui regarde en avant : je regarde en arrière.
Nos chevaux galopaient à travers la clairière ;
Le vent nous apportait de lointains angelus ;
Il dit : Je songe à ceux que l’existence afflige,
« À ceux qui sont, à ceux qui vivent. — Moi, » lui dis-je,
« Je pense à ceux qui ne sont plus ! »

Les fontaines chantaient. Que disaient les fontaines ?
Les chênes murmuraient. Que murmuraient les chênes ?
Les buissons chuchotaient comme d’anciens amis.
Hermann me dit : « Jamais les vivants ne sommeillent.
« En ce moment, des yeux pleurent, d’autres yeux veillent. »
Et je lui dis : « Hélas ! d’autres sont endormis ! »

Hermann reprit alors : « Le malheur, c’est la vie.
« Les morts ne souffrent plus. Ils sont heureux ! J’envie
« Leur fosse où l’herbe pousse, où s’effeuillent les bois.
« Car la nuit les caresse avec ses douces flammes ;
« Car le ciel rayonnant calme toutes les âmes
« Dans tous les tombeaux à la fois ! »

Et je lui dis : « Tais-toi ! respect au noir mystère !
« Les morts gisent couchés sous nos pieds dans la terre.
« Les morts, ce sont les cœurs qui t’aimaient autrefois !
« C’est ton ange expiré ! c’est ton père et ta mère !
« Ne les attristons point par l’ironie amère.
« Comme à travers un rêve ils entendent nos voix. »

Victor Hugo poète, romancier, dramaturge, politicien et pamphlétaire français est une figure incontournable du XIXe siècle. - Chef de file du mouvement romantique, il revendique la liberté de l’art et théorise le drame romantique qui rompt avec les règles du théâtre classique. - En 1856 il publie Les Contemplations. Il s’agit des « mémoires d’une âme », une sorte d’autobiographie où il raconte d’abord sa jeunesse, ses amours, son combat contre la misère sociale et la pauvreté, puis la mort et le deuil de sa fille Léopoldine.

- Dans poème sur lequel nous allons nous pencher intitulé « A quoi songeaient les deux cavaliers dans la forêt » Hugo extériorise un conflit intérieur, à l’aide de deux personnages qui débattent leurs points de vue sur la mort. Hermann, le deuxième cavalier est décrit comme le compagnon du « je », qui lui proposera une vision pessimiste de la vie, mais le narrateur finira par gagner l’argument.

vv. 1-9. Description d’un paysage romantique

vv. 10-12. Premier dialogue entre les deux personnages

vv. 14-16. Retour à la nature romantique

vv. 17-18. Deuxième dialogue

vv. 19-21. Retour à la nature romantique

vv. 22-36. Troisième dialogue

vv. 1-9. DESCRIPTION D’UN PAYSAGE ROMANTIQUE, SENTIMENTAL

Le titre inscrit dés le début le poème dans une tradition lyrique germanique, celle de la ballade. Ici Hugo s’inspire de plusieurs poètes, notamment de la ballade.

- Le v. 1 dans une construction symétrique crée une atmosphère mystérieuse, très « Sturm und Drang » qui est un mouvement romantique allemand « tempête et passion ».

• En effet les adjectifs « noire » et « sombre » sont sur les césures et les rimes.

• Le mot « nuit » ouvre le poème.

• Les adverbes « fort » et « très » intensifient ceUe « nuit ». - Ce « Sturm und Drang » et l’atmosphère nocturne avec l’obscurité correspond au 5tre : les personnages « songeaient ».

• Songer, c’est penser avec du rêve. Or Hugo est le « Songeur »

• Cela donne aussi une dimension fantastique à la scène ce qui complexifie les personnages. Par exemple « Hermann à mes côtés me paraissait une ombre » (v. 2) suggère qu' Hermann est ou un fantôme ou un double du « je »

- Dans ce cliché de forêt romantique, deux personnages, ces « deux cavaliers » du titre chevauchent. « Nos deux chevaux galopaient » (v. 3).

- Par ailleurs, grâce au récit Hugo extériorise un conflit intérieur entre deux voix du moi, deux positions philosophiques et métaphysiques.

- Le deuxième hémistiche du vers 3 « A la garde de Dieu ! » a une double fonction :

• D’abord c’est une demande de protection envers Dieu

• De plus une fonction poétique car cela donne un effet oratoire qui correspond à l’esthétique de la ballade

• Cependant, la formule exclamative renforce le thème du poème : c’est un poème sur les certitudes et les doutes métaphysiques. C’est le dialogue intime entre deux Hugo, celui qui croit donc Hermann et celui qui doute, le moi poétique - Cette nature spiritualisée est en tension : « les nuages du ciel ressemblaient à des marbres » (v. 4). Cette comparaison coupe le sentiment d’élévation, comme si la vue était bloquée. Les étoiles qui sont le symbole de l’autre monde s’enfuient avec l’image par la métaphore animante « les étoiles volantes » et la comparaison métaphorique « comme un essaim d’oiseaux de feu » (v. 6).

Le poète est élégiaque : « Je suis plein de regrets » (v. 9) ce qui coupe le lyrisme fantastique. Par conséquent, dans les vers suivants un vocabulaire psychologique se développe : « souffrance » qui rime avec « espérance ».

- On note que le poème et les personnages sont eux-mêmes instables à travers la syntaxe et la versification. En effet le je est « brisé » entre Hermann et le moi poétique. Il est antithétique car il est à la fois « vide » (v. 8), et « plein de » (v. 9). Plus loin une apostrophe vient rompre le flux des phrases et des alexandrins : « O mes amours, dormez ! » (v. 9). Enfin la conjonction de coordination « or » interrompt le récit et la description. - On se rappelle que pour Hugo, Hermann représente le moi amoureux mais plus un amoureux malheureux, en deuil qui est seul ce qui est mis en avant par l’hypallage : « ces solitudes vertes » (v. 10).

- En outre le paysage devient le symbole d’un débat philosophique intérieur

Le premier dialogue du vv. 10-12.

Chaque vers correspond à une réplique. Hermann me dit : « Je songe aux tombes entr’ouvertes » (v. 11). Le contre-rejet interne placé sous l’accent de césure « songe » qui nous rappelle le titre s’oppose en antithèse au vers suivant et au verbe « pense », lui-aussi placé à la césure.

- Les mots à la rime eux aussi se ressemblent et s’opposent : d’un côté le polyptote « tombes »/ « tombeaux », de l’autre les antonymes « entr’ouvertes »/ « refermées » (v. 11,12). Il s’agit pour le poète de penser à la mort. Est-elle la fin ou le début ? « Lui regarde en avant ; je regarde en arrière » (v. 13).

- La structure de l’alexandrin reflète l’argumentation il s’agit donc d’un parallélisme parfait.

Hugo retourne à la nature romantique avec de la description des vv. 14-16.

On retrouve le verbe « galoper » placé comme au v. 3 à la césure du v. 14.

- On retrouve le paysage romantique mais il a légèrement évolué il y a du vent et le son des cloches d’une église.

- Cette cloche annonce la prière qui célèbre l’Incarnation et nous indique l’heure de la journée. Ici, il s’agit plutôt des cloches du soir. Le paysage, sentimental, devient métaphysique et commence le deuxième débat intérieur.

Le deuxième dialogue des vv. 17-18.

Comme pour le premier échange des répliques, la souplesse donnée à l’alexandrin fait qu’on oublie le mètre.

- La réplique d’Hermann est de 2 vers alors que je parle moins.

- Le v. 17, constitue un trimètre romantique avec une musicalité ambiguë avec le e muet dans "vivent" et l’incise « lui dis-je ».

- Ce deuxième échange redit ce que nous avions compris dans le premier dialogue. • Hermann songe, le je pense.

• Hermann est du côté du présent. Le je est du côté du passé.

• Hermann est du côté de la vie, le je est du côté de la mort.

Hugo décrit de nouveau la nature des vv. 19-21.

Le doute change le paysage romantique, sentimental et métaphysique.

- L’alexandrin se déconstruit. « Les fontaines chantaient. Que disaient les fontaines ? Les chênes murmuraient. Que murmuraient les chênes ? Les buissons chuchotaient comme d’anciens amis » (v. 19-21).

- A cette nature bucolique, virgilienne, orphique, pleine de l’âme du monde, s’oppose un poète qui ne comprend pas le langage du monde, d’où les questions qui créent une atmosphère sceptique.

- La comparaison « comme d’anciens amis » (v. 21) montre à la fois la cohésion des éléments de la nature entre eux et la rupture avec le poète, son isolement dans un monde qu’il ne comprend pas.

Le dernier dialogue des vv. 22-36

Comme s’il était le refrain de la ballade, on retrouve l’hémistiche « Hermann me dit »/ « Et je lui dis » quatre fois en variation avec une seule variation « reprit alors » v.31.

Plus loin on remarque que les répliques s’enchainent directement car le retour à la nature est inclus dans le dialogue des personnages.

- De plus, Hermann, comme on l’a vu, est du côté de la vie. « jamais les vivants ne sommeillent ».

- Le trimètre romantique (v. 23) superpose leur conversation, la douleur et la vie « En ce moment, des yeux pleurent, d’autres yeux veillent. » (v. 23) car souffrir, c’est vivre.

- Pour expliquer pourquoi il est du côté de la vie, Hermann explique sa position métaphysique. En outre, pour lui la mort est heureuse. « Les morts ne souffrent plus. Ils sont heureux » (v. 26) Et il décrit une nature orphique qui assure la fusion entre la vie et la mort

- La nature semble maternelle, amoureuse, « s’effeuillent les bois », « la nuit les caresse », « le ciel rayonnant calme toutes les âmes ».

- Le rapport antithétique est valorisé dans ce dernière échange. En effet le je interrompt Hermann. « tais-toi ! » à la césure accompagnée d’autres exclamations. Cela symbolise la victoire de la foi à la fin du texte.

- L’alexandrin qui s’était déconstruit retrouve de sa symétrie, pour poser la thèse du poème. Car ce dernier est un symbole, une quête existentielle sur la signification de la vie et de la mort.

- On remarque que le je accuse Hermann d’ « ironie amère » (v. 35), il célèbre donc comme dans un tombeau poétique : « les morts » terme répété en anaphore, « les cœurs » « qui t’aimaient autrefois ». Puis, il précise, « ton ange expiré », « ton père et ta mère ». Cela suggère que les morts sont vivants, ils écoutent. Le rêve joue donc le rôle de relai entre morts et vivants.

- Cependant, le poème juxtapose la poésie romantique stéréotype qui attribue une âme à la nature, une poésie philosophique sceptique, et une poésie de la métempsychose qui croit vraiment que les âmes ont survécu et que la nature est le moyen de communication par lequel les vivants et les morts communiquent.

Ainsi, ce poème qui ressemble à une ballade germanique transforme le poème romantique formel en une réflexion intime et une critique des difficultés et du doute de la foi à travers deux personnages poétiques Hermann et le « je » qui représente Hugo et ses tourments après la mort de sa fille.

- En effet nous avons reconnu les caractéristiques d’une écriture romantique qui correspond bien au style de Victor Hugo qui ici crée un dialogue entrecoupé de récit où au fur et à mesure les Alexandrins se déconstruisent d’un point de vue syntaxique.

Néanmoins, Les poèmes Prière pour tous dans, Les Feuilles d’automne et A Eugène dans Les Voix intérieures illustrent aussi d’un côté le « je » et de l’autre Hermann

 

Grammaire

 

- La conjoncton de coordination « or » interrompt le récit et la description

Date de dernière mise à jour : 27/08/2021

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