Etude linéaire, question de grammaire : Marivaux, l'île des esclaves, la scène d'exposition Bac 2021 parcours : maîtres et valets.

Problématique : Comment et en quoi la dispute comique est-elle révélatrice d'un renversement des rôles maître/valet ?

L ile des esclaves

Bandeau

 

- L’île, espace théâtral

- Île et utopie

- La Grèce dans L ’Île des Esclaves

- La Commedia dell’arte dans L'Île des esclaves et La Colonie

- Marivaux Philosophe ?

La publication de ces pages est le fruit du travail collectif de professeurs de Lettres de l'académie de Rouen (Mme Martine Lombaerde, MM. Pascal Bernhart, Bernard Chambré, Hervé Chesnais, Thierry Morand et Dominique Morineau sous la direction de M. François Didier, IA-IPR de Lettres)

Marivaux

Marivaux, L'Île des esclaves / parcours : maîtres et valets. Programme bac 2021 technologique 

Marivaux, L'Île des esclaves / parcours : maîtres et valets. Programme bac 2021 technologique-Comprendre le parcours Maître/valet - Résumé, personnages, thèmes-évolution des formes dramatiques - la symbolique des personnages maîtres- valets - l'intérêt dramaturgique du travestissement,de la mise en abyme

Lecture de la scène 1, l'île des esclaves

 

Vous pouvez aussi consulter 

Marivaux, cet inconnu  (France Culture) 

Marivaux, un philosophe et l'amour : la quête du bonheur et de la liberté (Canal académie) 

Les essentiels, Marivaux, Gallica

 Un livre audio pour accompagner la lecture

Exemple de mise en oeuvre, une île renversante, Eduscol

La relation maître/valet    -  Analyse de l'Île des esclaves 

 

 

IPHICRATE, après avoir soupiré. −  Arlequin ?
ARLEQUIN, avec une bouteille de vin qu'il a à sa ceinture. −  Mon patron !
IPHICRATE. −  Que deviendrons-nous dans cette île ?
ARLEQUIN. −  Nous deviendrons maigres, étiques, et puis morts de faim; voilà mon sentiment et notre histoire.
IPHICRATE. −  Nous sommes seuls échappés du naufrage; tous nos amis ont péri, et j'envie maintenant leur sort.
ARLEQUIN. −  Hélas ! ils sont noyés dans la mer, et nous avons la même commodité.
IPHICRATE. −  Dis-moi; quand notre vaisseau s'est brisé contre le rocher, quelques-uns des nôtres ont eu le temps de se jeter dans la chaloupe; il est vrai que les vagues l'ont enveloppée :  je ne sais ce qu'elle est devenue; mais peut-être auront-ils eu le bonheur d'aborder en quelque endroit de l'île et je suis d'avis que nous les cherchions.
ARLEQUIN. −  Cherchons, il n'y a pas de mal à cela; mais reposons-nous auparavant pour boire un petit coup d'eau-de-vie. J'ai sauvé ma pauvre bouteille, la voilà; j'en boirai les deux tiers comme de raison, et puis je vous donnerai le reste.
IPHICRATE−  Eh ! ne perdons point notre temps; suis-moi : ne négligeons rien pour nous tirer d'ici. Si je ne me sauve, je suis perdu; je ne reverrai jamais Athènes, car nous sommes seuls dans l'île des Esclaves.
ARLEQUIN. −  Oh ! oh ! qu'est-ce que c'est que cette race-là ?
IPHICRATE. −  Ce sont des esclaves de la Grèce révoltés contre leurs maîtres, et qui depuis cent ans sont venus s'établir dans une île, et je crois que c'est ici : tiens, voici sans doute quelques-unes de leurs cases; et leur coutume, mon cher Arlequin, est de tuer tous les maîtres qu'ils rencontrent, ou de les jeter dans l'esclavage.
ARLEQUIN. −  Eh ! chaque pays a sa coutume; ils tuent les maîtres, à la bonne heure; je l'ai entendu dire aussi; mais on dit qu'ils ne font rien aux esclaves comme moi.
IPHICRATE. −  Cela est vrai.
ARLEQUIN. −  Eh ! encore vit-on.
IPHICRATE. −  Mais je suis en danger de perdre la liberté et peut-être la vie : Arlequin, cela ne suffit-il pas pour me plaindre ?
ARLEQUIN, prenant sa bouteille pour boire. −  Ah ! je vous plains de tout mon cœur, cela est juste.
IPHICRATE. −  Suis-moi donc ?
ARLEQUIN siffle. −  Hu ! hu ! hu !
IPHICRATE. −  Comment donc ! que veux-tu dire ?
ARLEQUIN, distrait, chante. −  Tala ta lara.
IPHICRATE. −  Parle donc; as-tu perdu l'esprit ? à quoi penses-tu ?

ARLEQUINriant. −  Ah ! ah ! ah ! Monsieur Iphicrate, la drôle d'aventure ! je vous plains, par ma foi; mais je ne saurais m'empêcher d'en rire.
IPHICRATE, à part les premiers mots. −  Le coquin abuse de ma situation : j'ai mal fait de lui dire où nous sommes. Arlequin, ta gaieté ne vient pas à propos; marchons de ce côté.
ARLEQUIN. − J'ai les jambes si engourdies !...
IPHICRATE. −  Avançons, je t'en prie.
ARLEQUIN. −  Je t'en prie, je t'en prie; comme vous êtes civil et poli; c'est l'air du pays qui fait cela.
IPHICRATE. −  Allons, hâtons-nous, faisons seulement une demi-lieue sur la côte pour chercher notre chaloupe, que nous trouverons peut-être avec une partie de nos gens; et, en ce cas-là, nous nous rembarquerons avec eux.
ARLEQUIN, en badinant. −  Badin, comme vous tournez cela ! (Il chante.)
IPHICRATE, retenant sa colère. −  Mais je ne te comprends point, mon cher Arlequin.
ARLEQUIN. −  Mon cher patron, vos compliments me charment; vous avez coutume de m'en faire à coups de gourdin qui ne valent pas ceux-là; et le gourdin est dans la chaloupe.
IPHICRATE. −  Eh ne sais-tu pas que je t'aime ?
ARLEQUIN. −  Oui; mais les marques de votre amitié tombent toujours sur mes épaules, et cela est mal placé. Ainsi, tenez, pour ce qui est de nos gens, que le ciel les bénisse ! s'ils sont morts, en voilà pour longtemps; s'ils sont en vie, cela se passera, et je m'en goberge.
IPHICRATE, un peu ému. −  Mais j'ai besoin d'eux, moi.
ARLEQUIN, indifféremment. −  Oh ! cela se peut bien, chacun a ses affaires : que je ne vous dérange pas !
IPHICRATE. −  Esclave insolent !
ARLEQUIN, riant. −  Ah ! ah ! vous parlez la langue d'Athènes; mauvais jargon que je n'entends plus.
IPHICRATE. −  Méconnais-tu ton maître, et n'es-tu plus mon esclave ?
ARLEQUIN, se reculant d'un air sérieux. −  Je l'ai été, je le confesse à ta honte, mais va, je te le pardonne; les hommes ne valent rien. Dans le pays d'Athènes, j'étais ton esclave; tu me traitais comme un pauvre animal, et tu disais que cela était juste, parce que tu étais le plus fort. Eh bien ! Iphicrate, tu vas trouver ici plus fort que toi; on va te faire esclave à ton tour; on te dira aussi que cela est juste, et nous verrons ce que tu penseras de cette justice-là; tu m'en diras ton sentiment, je t'attends là. Quand tu auras souffert, tu seras plus raisonnable; tu sauras mieux ce qu'il est permis de faire souffrir aux autres. Tout en irait mieux dans le monde, si ceux qui te ressemblent recevaient la même leçon que toi. Adieu, mon ami; je vais trouver mes camarades et tes maîtres.
Il s'éloigne.
IPHICRATE, au désespoir, courant après lui, l'épée à la main. −  Juste ciel ! peut-on être plus malheureux et plus outragé que je le suis ? Misérable ! tu ne mérites pas de vivre.
ARLEQUIN. −  Doucement; tes forces sont bien diminuées, car je ne t'obéis plus, prends-y garde.

 

L'île des esclaves selon Iphicrate et Arlequin - le renversement des rôles. Deux axes pour l'analyse linéaire à l'oral du bac de français

L'île des esclaves, pièce écrite le 5 mars 1725, c'est une comédie philosophique caractéristique du siècle des lumières.

Situation de la scène :

Arlequin et Iphicrate s'échouent sur une île utopique sous l'autorité d'un ancien esclave du nom de Trivelin. On voit alors les maîtres devenir esclaves et les esclaves devenir maîtres.Une dispute éclate entre Arlequin, l'esclave et le maître, Iphicrate qui réalise assez vite que son pouvoir est menacé sur cette île alors que pour Arlequin, c'est l'occasion de vivre en toute liberté sur cette île idéale.

 

Problématique :

Comment et en quoi la dispute comique est-elle révélatrice d'un renversement des rôles maître/valet ?

 

I – L'île des esclaves selon Iphicrate et Arlequin

1 – Présentation de l'île par Iphicrate, L 1 à 4

L'île sur laquelle les personnages ont échoué, est présentée par le maître Iphicrate à Arlequin – Le sort réservé aux maîtres transparaît dans les verbes d'action « tuer » et « jeter », « Et leur coutume, mon cher Arlequin, est de tuer tous les maîtres qu'ils rencontrent, ou de les jeter dans l'esclavage ».

2 – Naissance du conflit maître/valet, L 5 à 8

Arlequin comprend dès lors que la libération de l'esclave est possible, il rêve et pense à cette nouvelle liberté possible. « Eh ! », « A la bonne heure » trahissent l'aspiration d'Arlequin à la liberté enfin possible pour l'esclave et au sort qui attend son maître, sort que le maître reconnaît «Vrai », «Cela est vrai ».

La conjonction de coordination « mais » traduit le renversement des rôles entre le maître et l'esclave, à présent, c'est l'esclave qui est en position de supériorité « mais on dit qu'ils ne font rien aux esclaves comme moi »

II – le renversement des rôles L 9 à 51

1- Iphicrate en perte de pouvoir et Arlequin en quête de sa nouvelle liberté – L 9 à 31

Iphicrate craint pour son sort « Mais je suis en danger de perdre la liberté et peut-être la vie : Arlequin, cela ne suffit-il pas pour me plaindre ? » La modalité interrogative renforcée par le verbe de sentiment « plaindre » montre qu'il tente d'émouvoir son valet qui ne semble pas affecté et qui va jusqu'à s'amuser de la nouvelle situation ainsi que le suggère le ton ironique de la phrase suivante : « ah ! Je vous plains de tout mon cœur, cela est juste. », la didascalie « prenant sa bouteille pour boire » trahit son manque de compassion et son désintérêt. Un nouveau jeu s'installe, Arlequin devient de plus en plus hostile et agressif, moqueur et révolté. De nouvelles modalités interrogatives reflètent l'état d'esprit d Iphicrate qui n'arrive pas à réaliser le renversement des rôles dont il est la victime « suis-moi donc ? », « que veux-tu dire ? », «as-tu perdu l'esprit ? A quoi penses-tu ? ». Le rire d'Arlequin et l'aparté « le coquin abuse de ma situation » soulignent la pleine conscience chez les deux personnages de leur nouveau rôle à jouer, le valet est devenu maître et le maître, valet. Iphicrate tente de ramener Arlequin à la raison mais en vain, «marchons de côté ». La périphrase « coquin » pour le désigner met en évidence son indifférence totale à l'inquiétude de son ancien maître. Les antiphrases mettent en valeur l'ironie d'Arlequin « comme vous êtes civil et poli ; c'est l'air du pays qui fait cela ». La peur d'Iphicrate monte en intensité, il cherche à retourner à Athènes « nous trouverons peut-être avec une partie de nos gens ; et, en ce cas là, nous nous embarquerons avec eux ». En vain, Arlequin n'entend plus les craintes, il chante et manifeste sa joie et sa nouvelle liberté sur cette île.

2 – De la colère d'Arlequin aux reproches et à l'ironie d'Arlequin L 32 à 41

Didascalie « retenant sa colère », apostrophe « mon cher Arlequin » ne suffisent pas à Iphicrate pour attendrir son valet d'autant plus qu'Arlequin s'en amuse et reprend l'apostrophe à avantage en rétorquant « mon cher patron ». Les critiques et reproches se suivent « vous avez coutume de m'en faire à coups de gourdin », la maltraitance du maître est dénoncée et, pour répondre à la question d'Iphicrate, « ne sais tu pas que je t'aime ? », il atténue la cruelle vérité de la maltraitance par la mise en place d'un euphémisme, «les marques de votre amitié tombent toujours sur mes épaules ». A ce niveau, l'esclave Iphicrate perd son sang froid et l'insulte «Esclave insolent ! ». La révolte d'Arlequin gagne en force sAur l'inquiétude d'Iphicrate, victime en colère et désabusée.

3La nouvelle liberté d'Arlequin L 42 à 51

Fin de l'esclavagisme d'Arlequin ainsi que le montre le temps passé,« je l'ai été » = l'emploi du passé composé et l'imparfait « j'étais ton esclave ». Fin du respect propre à la relation maître/valet, Arlequin tutoie Iphicrate.

A ce stade du texte et par la critique de la maltraitance et de la cruauté dont Iphicrate a fait preuve en tant que maître, s'amorce une critique des privilèges de l'aristocratie. «Tu me traitais comme un pauvre animal », Arlequin met en avant l'injustice de la loi du plus fort. L'utilisation du futur semble répondre au problème, c'est à présent à Iphicrate de vivre cette injustice « tu vas trouver », « on va te faire esclave à ton tour », « nous verrons ce que tu penseras de cette justice là ». Quête de justice sur cette île utopique, une quête enfin possible, idée renforcée par le rythme ternaire suivant « quand tu auras souffert, tu seras plus responsable, tu sauras mieux ce qu'il est permis de faire souffrir aux autres ».

Une comédie philosophique dans l'esprit des lumières « Tout en irait mieux dans le monde, si ceux qui te ressemblent recevaient la même leçon que toi ».

 

Ainsi, cette scène d'exposition qui illustre une dispute comique est bien annonciatrice d'un renversement des rôles, maître/valet.

La société du 18ème siècle doit être remise en question, la comédie le permet car derrière le rire se cache le sujet grave de la remise en cause des abus de la classe sociale aristocratique et des inégalités sociales en général. Il s'agit de corriger les mœurs par le rire.

Question de grammaire: Faites l’analyse logique de la phrase suivante : « Je l’ai été, je le confesse à ta honte, mais va, je te le pardonne ; les hommes ne valent rien»

Marivaux, L’île des esclaves, I, 1

 

Faites l’analyse logique de la phrase suivante : « Je l’ai été, je le confesse à ta honte, mais va, je te le pardonne ; les hommes ne valent rien. ».

 

Les phrases peuvent être simples ou complexes selon qu’elles comportent une ou plusieurs propositions.

Dans cette phrase, on dénombre 5 verbes conjugués (ai été, confesse, va, pardonne, valent).

Il y a donc 5 propositions : il s’agit d’une phrase complexe.

Ces propositions sont juxtaposées pour la plupart, coordonnée pour la proposition « va ».

La première proposition est « je l’ai été », la deuxième « je le confesse à ta honte », la troisième « va », la quatrième « je te le pardonne », la cinquième « les hommes ne valent rien ».

Etude linéaire scène 10 -L'humanité que partagent les maîtres et valets. tirade de Cléanthis : la virulence d'un discours. leçon à tirer : un nouveau contrat social

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Date de dernière mise à jour : 26/08/2020

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