Commentaire de la lettre de Gargantua à Pantagruel ch. 8 -Parcours : "La bonne éducation" bac technologique 2023

Problématique:Dans quelle mesure peut-on dire qu’il s’agit d’un projet d’éducation humaniste? Progresser en savoir. L'éducation d'un père. Caractéristiques de cet enseignement. Un programme humaniste

Rabelais 4

Rabelais 4

Rabelais, "Gargantua" / Parcours : "Rire et savoir"/ Parcours : "La bonne éducation". bac 

Classe de première de la voie générale

Objet d'étude : "La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle"

Rabelais, "Gargantua" / Parcours : "Rire et savoir".

Classe de première de la voie technologique

Rabelais, "Gargantua", chapitres XI à XXIV / Parcours : "La bonne éducation".

Lettre de Gargantua à Pantagruel

Lecture du texte :

Pour cette raison, mon fils, je te conjure d'employer ta jeunesse à bien profiter en étude et en vertu. Tu es à Paris, tu as ton précepteur Epistémon : l'un, par de vivantes leçons, l'autre par de louables exemples, peuvent bien t'éduquer. J'entends et veux que tu apprennes parfaitement les langues, d'abord le grec, comme le veut Quintilien, puis le latin et l'hébreu pour l'Écriture sainte, le chaldéen et l'arabe pour la même raison; pour le grec, forme ton style en imitant Platon, et Cicéron pour le latin. Qu'il n'y ait aucun fait historique que tu n'aies en mémoire, ce à quoi t'aidera la cosmographie établie par ceux qui ont traité le sujet. Des arts libéraux, la géométrie, l'arithmétique et la musique, je t'ai donné le goût quand tu étais encore petit, à cinq ou six ans : continue et deviens savant dans tous les domaines de l'astronomie, mais laisse-moi de côté l'astrologie divinatrice et l'art de Lulle qui ne sont que tromperies et futilités. Du droit civil, je veux que tu saches par cœur tous les beaux textes, et me les commentes avec sagesse. Quant à la connaissance de la nature, je veux que tu t'y appliques avec soin : qu'il n'y ait mer, rivière ou source dont tu ne connaisses les poissons; tous les oiseaux de l'air, tous les arbres, arbustes et buissons des forêts, toutes les herbes de la terre, tous les métaux cachés au ventre des abîmes, les pierreries de tout l'Orient et du Midi. Que rien ne te soit inconnu.

Puis relis soigneusement les livres des médecins grecs, arabes et latins, sans mépriser les talmudistes et cabalistes, et, par de fréquentes dissections, acquiers une parfaite connaissance de cet autre monde qu'est l'homme. Et quelques heures par jour, commence à lire l'Écriture sainte, d'abord en grec le Nouveau Testament et les Épîtres des Apôtres, puis en hébreu l'Ancien Testament. En somme, que je voie en toi un abîme de science : car maintenant que tu es un homme et te fais grand, il te faudra sortir de la tranquillité et du repos de l'étude et apprendre la chevalerie et les armes pour défendre ma maison et secourir nos amis dans toutes leurs affaires contre les assauts des malfaisants. Et je veux que rapidement tu mettes tes progrès en application, ce que tu ne pourras mieux faire qu'en soutenant des discussions publiques sur tous les sujets, envers et contre tous, et en fréquentant les gens lettrés, tant à Paris qu'ailleurs.

Mais parce que, selon le sage Salomon, la sagesse n'entre jamais dans une âme méchante, et que science sans conscience n'est que ruine de l'âme, il te faut servir, aimer et craindre Dieu, et en Lui mettre toutes tes pensées et tout ton espoir, et, par une foi faite de charité, t'unir à Lui de manière à n'en être jamais séparé par le péché. Prends garde aux tromperies du monde, ne t'adonne pas à des choses vaines, car cette vie est passagère, mais la parole de Dieu demeure éternellement. Sois serviable envers ton prochain, et aime-le comme toi-même. Respecte tes précepteurs, fuis la compagnie des gens à qui tu ne veux pas ressembler, et ne gaspille pas les grâces que Dieu t'a données. Et quand tu t'apercevras que tu disposes de tout le savoir que tu peux acquérir là-bas, reviens vers moi, afin que je te voie et te donne ma bénédiction avant de mourir. Mon fils, que la paix et la grâce de notre Seigneur soient avec toi. Amen.

D'Utopie, le dix-sept mars,

ton père, Gargantua.

Analyse de la lettre :

Lettre de gargantua à Pantagruel, Pantagruel, 1532, Livre II, chap. VIII

Problématique :

Dans quelle mesure peut-on dire qu’il s’agit d’un projet d’éducation humaniste ?

Introduction :

Après la découverte de l’imprimerie par Gutenberg en 1448, les textes latins et grecs deviennent accessibles à un plus grand nombre et permettent le développement des connaissances. Dès lors, l’éducation va devenir un point central de l’humanisme qui va s’opposer à la scolastique du Moyen-âge. Dans Pantagruel, Rabelais fait écrire par Gargantua une lettre à son fils dans laquelle il lui indique le programme d’éducation qu’il doit suivre. Ce traité d’éducation est la description encyclopédique d’un homme complet en « savoir et vertu ». On l’a souvent caractérisé de programme humaniste, bien qu’il ne faille pas oublier qu’il s’agit de l’éducation d’un géant !

I) Progresser en savoir-A) Les principes de l’enseignement dispensé 1) l’éducation d’un père 2) Les caractéristiques de cet enseignement B) Des connaissances encyclopédiques

I) Progresser en savoir

A) Les principes de l’enseignement dispensé

1) l’éducation d’un père

-programme à l’intérieur d’une lettre : marques de la présence de l’énonciateur, du destinataire (« mon fils » l.1)

-éducation voulue par un père pour son fils. Marque de la puissance du pater familias puisqu’il décide de tout

Utilisation de verbes de volonté ; impératifs ; subjonctif présent « que je vois en toi un abîme de science » l.2

2) Les caractéristiques de cet enseignement

-une éducation qui n’oublie pas la notion de plaisir : « donné le goût » l.13

-éducation fondée sur un double enseignement : enseignement théorique basé sur la lecture (champ lexical), /enseignement pratique fondé sur l’expérience

Chiasme l.4 « Tu es à Paris, tu as ton précepteur […] l’un par un enseignement oral, l’autre par de louables exemples peuvent te former. »

Même idée développée : « relis » l.23 et « par de fréquentes dissections » l.24

B) Des connaissances encyclopédiques

-champ lexical de l’enseignement et de la connaissance ; variété des domaines concernés.

-nom du précepteur : Épistémon = science, savant…

-anaphore en « ni » l.19 et en « tous » l.20 : nécessité de balayer toutes les connaissances du monde.

-image pour marquer la grandeur de la connaissance à atteindre : « les métaux cachés au ventre des abîmes » l.21 : ses connaissances doivent même dépasser ce qui est connu jusqu’à lors. (lexique du secret).

-connaissance double : microcosme (§6) et macroscopique (§5)

La nécessité de se constituer en homme de sciences ne doit pas laisser de côté le fait que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».

 

II) Progresser en vertu A) Nécessité de la vertu B) Les caractéristiques de la foi présentée III) Un programme humaniste ?

II) Progresser en vertu

A) Nécessité de la vertu

-présentée au travers de 2 maximes « sagesse n’entre pas en âme malveillante » ; « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».

(Utilisation du présent de vérité général ; reprise de la parole de Salomon → arguments d’autorité pour expliquer la nécessité de la foi.)

Elles expriment l’idée selon laquelle la connaissance est dangereuse si elle n’est pas associée à la foi.

-Dieu → image suprême du père… auquel il est associé

B) Les caractéristiques de la foi présentée

-foi fondée sur la charité, sur le respect du prochain : énoncée à travers la paraphrase des évangiles.

-donner une finalité à cette éducation

-antithèse entre Dieu et les hommes l.43

On voit donc qu’il s’agit d’un programme d’éducation complet associant les connaissances scientifiques à la recherche d’une morale s’appuyant sur la foi. Dès lors, on peut se demander si Rabelais propose dans cette lettre une éducation humaniste.

III) Un programme humaniste ?

A) L’éducation d’un géant

-importance exagérée du programme proposé : multiplication des connecteurs logiques marquant l’addition.

-expressions exprimant la démesure des connaissances à acquérir : l.19, l.22, l.25, recherche de l’exhaustivité

-à noter également : il s’agit de l’éducation d’un prince puisqu’elle à pour but l’étude de la chevalerie afin de défendre des assauts des adversaires.

-plutôt une attitude à avoir par rapport à la connaissance qu’un programme réaliste.> nécessité éthique de s’améliorer.

B) Entre continuité et originalité

1) Un rejet apparent de l’éducation scolastique

-connaissances du Moyen-âge sont dévalorisées : « laissez-moi l’astrologie et l’art de Lullius » l.14 associé à un vocabulaire péjoratif : « d’abus et de futilités » l.15

-reprise des méthodes scolastiques : apprentissage par cœur l.16, nécessité de la dispute pour mesurer ces progrès (§7), importance du latin.

2) Une éducation pas si originale

-nombreuses références à l’antiquité. Accès direct par l’apprentissage des langues aux textes antiques.

-exercices d’écritures en latin et en grec

-appel à la connaissance de l’arabe : rappel du fait que Constantinople constituait jusqu’à sa chute un pôle important en particulier en ce qui concerne la médecine.

-programme n’est pas particulièrement révolutionnaire en 1532…

-Remarque : absence de l’enseignement des langues vernaculaires alors que cette idée se développe au XVIème siècle.

C) Mise à distance de l’éducation humaniste

-lieu de l’écriture de la lettre : « Utopie » → amène à se poser la question de savoir s’il ne s’agit pas que d’un idéal proposé ici.

-utilisation de l’argumentation indirecte afin de proposer son modèle d’éducation est aussi un moyen de mettre à distance ce qui est proposé.

Conclusion :

À l’évidence, le programme éducatif concocté par Gargantua pour son fils touche à de nombreux aspects de la connaissance et de la foi. Il ne néglige pas en effet l’importance de se constituer une vertu et rappelle que le but de cette éducation est de devenir un bon seigneur, de réaliser dans l’action ce que l’étude lui a appris. Souvent considéré comme un manifeste humaniste, on peut cependant s’interroger sur les buts de Rabelais ici, et il ne faut jamais oublier que cet enseignement s’adresse à un géant et non à un être normal.

 

Texte complémentaire

Dans ce chapitre, dédié à Mme Diane de Foix, comtesse de Gurson, qui attend un enfant, Montaigne propose des directives pour l’éducation d’un jeune noble.

A un enfant de maison qui recherche les lettres, non pour le gain (car une fin si abjecte est indigne de la grâce et faveur des Muses, et puis elle regarde et dépend d’autrui), ni tant pour les commodités externes que pour les siennes propres, et pour s’en enrichir et parer au-dedans, ayant plutôt envie d’en tirer un habile homme qu’un homme savant, je voudrais aussi qu’on fût soigneux de lui choisir un conducteur qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine, et qu’on y requît tous les deux, mais plus les mœurs et l’entendement que la science ; et qu’il se conduisît en sa charge d’une nouvelle manière.

On ne cesse de criailler à nos oreilles, comme qui verserait dans un entonnoir, et notre charge ce n’est que redire ce qu’on nous a dit. Je voudrais qu’il corrigeât cette partie, et que, de belle arrivée, selon la portée de l’âme qu’il a en main, il commençât à la mettre sur la montre, lui faisant goûter les choses, les choisir et discerner d’elle-même ; quelquefois lui ouvrant chemin, quelquefois le lui laissant ouvrir. Je ne veux pas qu’il invente et parle seul, je veux qu’il écoute son disciple parler à son tour. Socrate et depuis Arcesilas faisaient premièrement parler leurs disciples, et puis ils parlaient à eux. « Obest plerumque iis qui discere volunt auctoritas eorum qui docent. »

Il est bon qu’il le fasse trotter devant lui pour juger de son train, et juger jusques à quel point il se doit ravaler pour s’accommoder à sa force. A faute de cette proportion, nous gâtons tout ; et de la savoir choisir, et s’y conduire bien mesurément, c’est l’une des plus ardues besognes que je sache ; et est l’effet d’une haute âme et bien forte, savoir condescendre à ses allures puériles et les guider. Je marche plus sûr et plus ferme à mont qu’à val.

Ceux qui, comme porte notre usage, entreprennent d’une même leçon et pareille mesure de conduite régenter plusieurs esprits de si diverses mesures et formes, ce n’est pas merveille si, en tout un peuple d’enfants, ils en rencontrent à peine deux ou trois qui rapportent quelque juste fruit de leur discipline.

Qu’il ne lui demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance, et qu’il juge du profit qu’il aura fait, non par le témoignage de sa mémoire, mais de sa vie. Que ce qu’il viendra d’apprendre, il le lui fasse mettre en cent visages et accommoder à autant de divers sujets, pour voir s’il l’a encore bien pris et bien fait sien.

Michel de Montaigne, Essais, livre I, chapitre 26

Version modernisée.

Pour exposer sa vision nouvelle de l’éducation

Qualités d’un bon précepteur

- Privilégie la formation de l’intelligence par rapport à l’accumulation de connaissances : « la tête bien faite que bien plein » 

- Ne contraint pas l’élève à répéter : « Qu’il ne lui demande pas seulement de lui répéter les mots de la leçon » et « ce n’est que de redire ce qu’on nous a dit »

- S’adapte à son élève : « qu’il écoute », « en réglant l’allure de sa progression » 

 Méthode nouvelle qui s’adapte à l’élève

 Démarche pédagogique nouvelle

- « Qu’on fût soucieux de lui choisir un guide », « selon la portée de l’âme qu’il a en main », « qu’il écoute » 

 Ecoute de l’élève qui est au premier plan

- On favorise la compréhension et la maîtrise du sujet : « pas seulement de répéter les mots (…) sens et leur substance », « qu’il lui fasse mettre en cent visages et accommoder (…) pour voir s’il l’a encore bien compris et fait sien »

+ Image de l’estomac -> métaphore culinaire

Une vision humaniste

- « étude des lettres » : sciences sont passées sous silence -> études humanistes

- Elève au cœur de tout « qu’il écoute son disciple » , « selon la portée de son âme », « s’adapter à sa force »

 Dans les principes humanistes : homme au cœur de tout

- Education humaniste : concilie formation de l’intelligence et formation de l’esprit en privilégiant la formation morale. « d’en faire un habile homme qu’un homme savant »  « plutôt la tête bien faite que bien pleine » « mais plus la valeur morale (…) que la science » 

 La démarche proposée par Montaigne est humaniste

 

Rabelais

François Rabelais, Gargantua, L’abbaye de Thélème, une utopie humaniste. L’anti-abbaye de Rabelais

François Rabelais, Gargantua, livre LVII L’abbaye de Thélème, une utopie humaniste. L’anti-abbaye de Rabelais-En quoi peut-on dire que le système décrit ici par Rabelais incarne une utopie basée sur des idéaux humanistes ?I) Une abbaye peu conventionnelle - II) Une utopie humaniste-LA LOGIQUE DU RENVERSEMENT RABELAIS

Date de dernière mise à jour : 24/07/2022

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