Etude linéaire et grammaire : La Fayette, La Princesse de Clèves, l’aveu- Pourquoi l'aveu échoue t'-il?

La fayette 7

Vous avez, depuis quelque temps, un goût pour la solitude qui m’étonne et qui m’afflige, parce qu’il nous sépare. Je vous trouve même plus triste que de coutume, et je crains que vous n’ayez quelque sujet d’afflicHon. Je n’ai rien de fâcheux dans l’esprit, répondit-elle avec un air embarrassé : mais le tumulte de la cour est si grand, et il y a toujours un si grand monde chez vous, qu’il est impossible que le corps et l’esprit ne se lassent, et que l’on ne cherche du repos. Le repos, répliqua-t-il n’est guère propre pour une personne de votre âge. Vous êtes chez vous, et dans la cour, de manière à ne vous pas donner de lassitude, et je craindrais plutôt que vous ne fussiez bien aise d’être séparée de moi. Vous me feriez une grande injusHce d’avoir cePe pensée, repritelle avec un embarras qui augmentait toujours ; mais je vous supplie de me laisser ici. Si vous y pouviez demeurer, j’en aurais beaucoup de joie, pourvu que vous y demeurassiez seul, et que vous voulussiez bien n’y avoir point ce nombre infini de gens qui ne vous quiPent quasi jamais. Ah ! madame, s’écria M. de Clèves, votre air et vos paroles me font voir que vous avez des raisons pour souhaiter d’être seule que je ne sais point, et je vous conjure de me les dire. Il la pressa longtemps de les lui apprendre, sans pouvoir l’y obliger ; et, après qu’elle se fût défendue d’une manière qui augmentait toujours la curiosité de son mari, elle demeura dans un profond silence, les yeux baissés : puis, tout d’un coup, prenant la parole, et le regardant : Ne me contraignez point, lui dit-elle, à vous avouer une chose que je n’ai pas la force de vous avouer, quoique j’en aie eu plusieurs fois le dessein. Songez seulement que la prudence ne veut pas qu’une femme de mon âge, et maîtresse de sa conduite, demeure exposée au milieu de cour. Que me faites-vous envisager, madame ? s’écria M. de Clèves. Je n’oserais vous le dire, de peur de vous offenser. Mme de Clèves ne répondit point : et son silence achevant de confirmer son mari dans ce qu’il avait pensé : Vous ne me dites rien, reprit-il, et c’est me dire que je ne me trompe pas. Eh bien ! monsieur, lui répondit-elle en se jetant à ses genoux, je vais vous faire un aveu que l’on n’a jamais fait à son mari : mais l’innocence de ma conduite et de mes intenHons Interrogation directe avc inversion Partielle sur la cause Interrogation directe qui = sujet donc pas d’inversion Partielle sur le sujet Point & ne = discordentiel & forclusif négation partielle m’en donne la force. Il est vrai que j’ai des raisons pour m’éloigner de la cour, et que je veux éviter les périls où se trouvent quelquefois les personnes de mon âge. Je n’ai jamais donné nulle marque de faiblesse, et je ne craindrais pas d’en laisser paraître, si vous me laissiez la liberté de me reHrer de la cour, ou si j’avais encore Mme de Chartres pour aider à me conduire. Quelque dangereux que soit le parH que je prends, je le prends avec joie pour me conserver digne d’être à vous. Je vous demande mille pardons si j’ai des senHments qui vous déplaisent ; du moins je ne vous déplairai jamais par mes acHons. Songez que, pour faire ce que je fais, il faut avoir plus d’amiHé et plus d’esHme pour un mari que l’on n’en a jamais eu : conduisez-moi, ayez piHé de moi, et aimez-moi encore, si vous pouvez

un épisode romanesque et une scène théâtralisée où une épouse avoue ses sentiments d’adultère à son mari.

Madame de Lafayette est une romancière, moraliste, précieuse et épistolière du 17ème siècle qui appartient au courant littéraire du classicisme, elle invente le roman psychologique moderne suite à la publication de La Princesse de Clèves en 1678.

- C’est un récit court qui s’inscrit dans le cadre historique de la France sous le règne d’Henri II à la cour des Valois entre 1558 et 1559. L’histoire gravite autour d’une intrigue unique celle de Melle de Chartres qui épouse le Prince de Clèves mais peu de temps après rencontre le Duc ce Nemours et ils tombent amoureux.

- En outre, le roman pose explicitement le sujet de la confrontation entre l’individu, la morale et la société.

- L’extrait sur lequel nous allons nous pencher se situe dans la partie 3 du récit. Il s’agit de la scène d’aveu, un épisode romanesque et une scène théâtralisée ou une épouse avoue ses sentiments d’adultère à son mari.

- En effet, il s’agit à la fois d’une déclaration indirecte d’amour de la princesse au duc de Nemours qui est en train d’écouter la confidence et c’est un point décisif de l’intrigue car elle suscite de la jalousie dans le cœur du prince de Clèves qui en mourra dans la partie 4.

- Ainsi, ce geste héroïque et vertueux de la princesse est une première dans l’histoire de la littérature

Problématique : Pourquoi l’aveu échoue-t’-il ?

Problématique -  Pourquoi l’aveu échoue-t’il ?

Annonce du plan

- Nous verrons dans un premier temps  que la princesse exprime son refus de retourner à Paris et les deux personnages tournent autour du vrai sujet.

Puis comment les débuts des soupçons de M. de Clèves transforment cet échange en interrogatoire et enfin en quoi Mme de Clèves fait un aveu qui s’avère incomplet et faux.

Tout d’abord, analysons l’art de ne pas s’expliquer, le non dit dans le premier mouvement de la ligne 1 à 10

 - Dé le début la scène de conversation privée entre M. de Clèves et sa femme est observée par ce « il » (l.1), M. de Nemours. En effet, l’ensemble du dialogue direct est en fait en focalisation interne, depuis le point de vue du Duc, qui est caché.

- Néanmoins, très vite la présence du duc est oubliée pour se concentrer sur leur échange. On remarque que La Fayette souhaite insister sur leurs paroles. À chaque fois, un verbe de parole introducteur en incise précise qui parle « répondit-elle » (l. 4), « répliqua-t-il » (l. 6), « reprit-elle » (l. 8), « s’écria M. de Clèves » (l. 11). Puis, la narration prend le dessus et propose un discours narrativisé avec des répétitions et des silences (de la l. 12 à la l. 14). Le dialogue reprend toujours au discours direct avec de nouvelles incises « lui dit-elle » (l. 14), « s’écria M. de Clèves » (l. 17). La narration reprend pour commenter un silence et entrer dans la tête du mari (l. 18,19). Enfin, on note une troisième fois l’emploi du discours direct qui commence à une courte réplique du mari, et la princesse répond en une tirade de 8 lignes (l. 19-27) (« lui répondit-elle » l. 19).

- Par ailleurs, la princesse à longuement médité la nécessité d’avouer sa passion à son mari mais ici on remarque que ce n’est pas exactement ce qui se passe car elle ne guide pas la conversation, ne débute pas les échanges et ce manque de prise en main de l’aveu est traduit à travers les silences qui sont également de son côté.

- D’autre part l’émotivité dans l’extrait semble être du côté du mari qui souffre.

• Grâce à cette répartition de la parole la romancière parvient à souligner que cet aveu est difficile.

- Les deux questions que pose M. de Clèves (l.1) glissent de la recherche d’une cause « pourquoi » à la recherche d’une identité « qui » (l.1). Il note le caractère déprimé de son épouse, qui est traduit avec un lexique de la tristesse « solitude », « triste », « affliction » (l. 2,3). Il est empathique, ce qu’il exprime par la paire synonymique « qui m’étonne et qui m’afflige » (l. 2) et le polyptote « afflige »/ « affliction » (l. 2,3). Cette empathie et cette émotivité illustrent de nouveau son amour pour sa femme. De plus, la narration donne une dimension théâtrale à cette conversation. Ce ne sont pas seulement des voix qui parlent mais aussi des corps qui expriment = les non-dits, comme s’il s’agissait de didascalies, « avec un air embarrassé » (l. 4). On déduit que Madame de La Fayette nous donne dans le roman des leçons de communication sur le verbal et le non-verbal.

- La princesse évoque le « repos » qu’elle oppose en antithèse au « tumulte de la cour » qu’elle hyperbolise par des intensifs « si grand » « un si grand nombre » (l. 4,5). En outre, le prince de Clèves comprend que ce n’est pas la réelle raison car il connait sa femme et désigne sa jeunesse et sa personnalité sociable de manière périphrastique : « une personne de votre âge » (l. 6) « d’une sorte à ne vous pas donner de lassitude » (l. 7)

La Fayette transforme cette scène en un interrogatoire de la ligne 10 à 19

La conversation devient progressivement un interrogatoire car l’émotion du mari monte. Interjection, exclamation, ton de la voix, verbes forts qui expriment de la violence « je vous conjure », « il la pressa longtemps », « se fut défendue » « ne me contraignez point » (l. 12-14).

- Par conséquent Madame de Clèves crée un aveu vide. Elle en dit trop mais pas assez en même temps« Ne me contraignez point […] à vous avouer une chose que je n’ai pas la force de vous avouer » (l. 14,15). Cette phrase tautologique qui tourne autour d’« une chose » angoisse le mari et il veut en savoir plus. C’est pour cela que moins la princesse dit, plus elle amplifie l’inquiètude de M.de Clèves « la prudence ne veut pas qu’une femme de mon âge, et maîtresse de sa conduite, demeure exposée au milieu de la cour » (l. 16,17).

- On voit donc comment la princesse se ment à elle-même et à son mari. Si elle était si maîtresse d’elle-même aurait-elle besoin de cette stratégie de fuite et de l’aveu ? On voit donc comment un aveu assumé et réfléchi, devient un aveu subi et comment prétendre être honnête et vertueuse masque en fait de la mauvaise foi et des mensonges.

Remise en question de l' aveu à la fin du texte de la ligne 19 à 27

La princesse interrompt ce déni grâce à une interjection « Hé bien ! » et annonce : « je vais vous faire un aveu que l’on n’a jamais fait à son mari » (l. 20) afin de faire un acte héroïque alors que juste auparavant elle a montré qu’elle n’était pas maîtresse d’elle-même. Elle appelle aveu, ce qui est en fait une confession, elle est agenouillée (l. 20) et elle se proclame innocente alors qu’à l’évidence, elle se sent coupable.

- Par ailleurs elle poursuit avec une tirade où elle reprend les mots de son mari : « j’ai des raisons » « m’éloigner de la cour », « personne de mon âge » (l. 21,22). Elle oppose en antithèse « force » et « faiblesse » (l. 21,23).

- Ensuite, elle se trouve des excuses, accuse sa jeunesse et la mort de sa mère (l. 22,23). Lorsqu’elle lui dit « je n’ai jamais donné nulle marque de faiblesse », elle ment, puisque toute la première partie du roman a montré des marques de faiblesse face à la passion amoureuse. Elle n’avoue pas le nom du Duc, ne dit pas explicitement ses « sentiments » (l. 25). Elle oppose là encore en antithèse, les sentiments de l’action grâce au chiasme « si j’ai des sentiments qui vous déplaisent, du moins je ne vous déplairai jamais par mes actions » (l. 25,26).

- On comprend pourquoi, après cet aveu, M. de Clèves éprouve des sentiments paradoxaux : il voit que sa femme le respecte. Il l’admire pour cela. Et en même temps, il est boulversé et jaloux car il ne connait pas l’identité de l’amant auquel il veut se comparer

Ainsi, suite à l’analyse linéaire de cet extrait de la Princesse de Clèves nous avons reconnu les caractéristiques d’une écriture précieuse et classique influencée par la doctrine janséniste qui correspond bien au style de La Fayette.

- On comprend également pourquoi l’aveu de la princesse est à la fois héroïque et un échec. C’est un aveu réfléchi mais qui n’est ni confiant, ni entier, ni sincère, incomplet, et même de mauvaise foi qui montre la faiblesse de l’héroïne vertueuse.

- La romancière noue la destinée tragique des personnages dans cette scène car elle veut créer un quiproquo à partir de l’aveu afin d’inventer un modèle de vertu ambigu et « inimitable ». En effet c’est un topos littéraire qui s’inscrit dans la communication interdite et de l’échange indirect présent au cours du récit.

Date de dernière mise à jour : 03/08/2021

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