Etude linéaire et grammaire : La Fayette, La Princesse de Clèves, la rupture. Préparer l'oral de l'EAF

Problématique - Comment l’échange argumentatif entre les deux personnages amène-t-il à la décision d’une rupture totale ?

La fayette 7

Lecture du passage à présenter à l'oral

J’avoue, répondit-elle, que les passions peuvent me conduire ; mais elles ne sauraient m’aveugler : rien ne me peut empêcher de connaître que vous êtes né avec toutes les disposi=ons pour la galanterie, et toutes les qualités qui sont propres à y donner des succès heureux : vous avez déjà eu plusieurs passions ; vous en auriez encore, je ne ferais plus votre bonheur ; je vous verrais pour une autre comme vous auriez été pour moi ; j’en aurais une douleur mortelle, et je ne serais pas même assurée de n’avoir point le malheur de la jalousie. Je vous en ai trop dit pour vous cacher que vous me l’avez fait connaître, et que je souffris de si cruelles peines le soir que la reine me donna ceHe leHre de Mme de Thémines, que l’on disait qui s’adressait à vous, qu’il m’en est demeuré une idée qui me fait croire que c’est le plus grand de tous les maux. Par vanité ou par goût, toutes les femmes souhaitent de vous aHacher ; il y en a peu à qui vous ne plaisiez : mon expérience me fait croire qu’il n’y en a point à qui vous ne puissiez plaire. Je vous croirais amoureux et aimé, et je ne me tromperais pas souvent : dans cet état néanmoins, je n’aurais d’autre par= à prendre que celui de la souffrance ; je ne sais même si j’oserais me plaindre. On fait des reproches à un amant, mais en fait-on à un mari quand on n’a qu’à lui reprocher de n’avoir plus d’amour ? Quand je pourrais m’accoutumer à ceHe sorte de malheur, pourrais-je m’accoutumer à celui de croire voir M. de Clèves vous accuser de sa mort, me reprocher de vous avoir aimé de vous avoir épousé, et me faire sen=r la différence de son aHachement au vôtre ? Il est impossible, con=nua-telle, de passer par-dessus des raisons si fortes : il faut que je demeure dans l’état où je suis, et dans les résolu=ons que j’ai prises de n’en sor=r jamais. Eh ! croyez-vous le pouvoir, madame ? s’écria M. de Nemours. Pensezvous que vos résolu=ons =ennent contre un homme qui vous adore, et qui est assez heureux pour vous plaire ? Il est plus difficile que vous ne pensez, madame, de résister à ce qui nous plaît et à ce qui nous aime. Vous l’avez fait par une vertu austère qui n’a presque point d’exemple ; mais ceHe vertu ne s’oppose plus à vos sen=ments, et j’espère que vous les suivrez malgré vous. Je sais bien qu’il n’y a rien de plus difficile que ce que j’entreprends répliqua Mme de Clèves ; je me défie de mes forces au milieu de mes raisons : ce que je crois devoir à la mémoire de M. de Clèves serait faible, s’il n’était soutenu par l’intérêt de mon repos ; et les raisons de mon repos ont besoin d’être soutenues de celles de mon devoir ; mais, quoique je me défie de moimême, je crois que je ne vaincrai jamais mes scrupules, et je n’espère pas aussi de surmonter l’inclina=on que j’ai pour vous. Elle me rendra malheureuse, et je me priverai de votre vue, quelque violence qu’il m’en coûte. Je vous conjure, par tout le pouvoir que j’ai sur vous, de ne chercher aucune occasion de me voir. Je suis dans un état qui me fait des crimes de tout ce qui pourrait être permis dans un autre temps et la seule bienséance interdit tout commerce entre nous

ce dénouement complexifie le roman créant une fin ouverte et nous rappelle d’une tragédie racinienne.

Madame de Lafayette est une romancière, moraliste, précieuse et épistolière du 17ème siècle qui appartient au courant littéraire du classicisme, elle invente le roman psychologique moderne suite à la publication de La Princesse de Clèves en 1678.

- C’est un récit court qui s’inscrit dans le cadre historique de la France sous le règne d’Henri II à la cour des Valois entre 1558 et 1559. L’histoire gravite autour d’une intrigue unique celle de Melle de Chartres qui épouse le Prince de Clèves mais peu de temps après rencontre le Duc ce Nemours et ils tombent amoureux.

- En outre, le roman pose explicitement le sujet de la confrontation entre l’individu, la morale et la société.

L’extrait sur lequel nous allons nous pencher se situe vers la fin de la 4e et dernière partie. M de Clèves est mort, Nemours et la princesse endeuillée se rencontrent enfin. C’est l’occasion pour eux de parler pour la première fois de leur amour. C’est aussi la dernière fois qu’ils se voient puisque suite à cette conversation, la princesse se retire de la cour, part dans les Pyrénées, puis au couvent où elle meurt.

- Il s’agit donc avant tout d’une scène de rupture et une conversation à cœur ouvert où la princesse exprime les raisons pour lesquelles elle choisit de quitter Nemours.

- Ainsi, ce dénouement complexifie le roman créant une fin ouverte et nous rappelle d’une tragédie racinienne.

Comment l’échange argumentatif entre les deux personnages amène-t-il à la décision d’une rupture totale ?

Problématique

- Comment l’échange argumentatif entre les deux personnages amène-t-il à la décision d’une rupture totale ?

Annonce du plan

- Nous verrons dans un premier temps que Madame de Clèves exprime ses raisons. Puis comment le Duc est amené à s’opposer à ces raisons, et enfin en quoi la Princesse exprime une nouvelle raison : son désir de repos qui la pousse dans une logique de fuite.

les raisons de l’héroïne sont l’infidélité la jalousie et le devoir de mémoire de la ligne 1 à 16

- La première phrase ressemble à une maxime de La Rochefoucauld. En effet l’énoncé court, le thème des passions, le présent de vérité générale, le balancement binaire, l’opposition en antithèses entre « conduire » et « aveugler » nous rappellent les caractéristiques d'une maxime.

1- Elle voit les qualités de Nemours un contraste antithétique « rien »/ « tout » (l. 1,2) : « vous êtes né avec toutes les dispositions pour la galanterie et toutes les qualités qui sont propres à y donner des succès heureux » (l.2,3). En revanche pour la princesses ses qualités sont ses défauts. Cela est souligné dans une longue périphrase euphémisante puis dans une seconde périphrase plus explicite en balancement binaire : « vous avez déjà eu plusieurs passions ; vous en auriez encore ».

- Contrairement à d’autres personnages amoureux de la littérature la princesse ne perd pas la notion du temps à cause de la passion. Au contraire elle projette sa relation avec le Duc dans le futur et dans le passé grâce au conditionnel. En cinq verbes, elle peint la chronologie de leur désamour : • auriez, ferais, verrais, aurais, serais

- Si la princesse analyse si finement le processus de la jalousie c’est qu’elle en a déjà été la victime ce qu’elle explique dans la phrase suivante. Elle n’a pas peur de la galanterie d’un point de vue chrétien mais individuel car elle fait de la jalousie un mal superlatif. • Le verbe « connaître » est donc employé au sens de savoir. Par ailleurs, la princesse surmonte son amour propre pour avouer à Nemours qu’elle a déjà été jalouse. Là encore, elle a tiré de l’expérience une réflexion de moraliste qui est soulignée avec un vocabulaire intellectuel et moral « il m’en est demeuré une idée qui me fait croire que c’est le plus grand de tous les maux »

-  technique d’insistance et d’expression claire de ses pensées. C’est aussi l’occasion pour Mme de La Fayette de travailler sur la forme de cette pensée, langue, la richesse du vocabulaire, la symétrie qui sont emblématiques du classicisme. On peut remarquer plusieurs balancements binaires : l’alternative « par vanité ou par goût » (l. 8), l’opposition « peu »/ « point », les polyptotes « plaisiez »/ « plaire » (l.9), « amoureux et aimé » (l.10), et « amant »/ « amour » et l’antithèse « mari »/ « amant » (l.11)

refus de ces raisons par Nemours de la ligne 16 à 20

Tout d’abord une interjection vient rompre le flux argumentatif. L’interjection représente les paroles du cœurs et souligne le conflit redondant entre les sentiments et la raison.

- Les arguments de Nemours sont assez simples et peu profonds

• 1/ Vous vous trompez.

• 2/ C’est de moi dont vous parlez

• 3/Je vous aime et vous m’aimez.

- Il reprend le mot de la princesse « résolution », il réutilise cette logique de l’affrontement grâce à la préposition « contre », il emploie également une question rhétorique.

- On déduit que de la clarté du discours de la princesse, Nemours n’a compris que ce qui la retient, ce n’est pas la mort de son mari ni la « vertu ». Par conséquent, la princesse semble se connaitre et connaît Nemours, mieux que lui-même et Nemours a beau opposer « vertu » et « sentiments », il ne comprend pas la princesse et ne la convaincra pas.

- De plus, lui aussi parle sous forme de maxime : « Il est plus difficile que vous ne pensez […] de résister à ce qui vous plaît et à ce qui nous aime ». (l. 18) Néanmoins pour le duc le désir est incontrôlable « vous les suivrez malgré vous » (l. 20). Or c’est bien cette vision de la passion dont est contre la princesse puisque l’amour ne l’aveuglera pas.

le dernier mouvement décrit le repos de la princesse dans la fuite de ligne 20 à 27

- Tout d’abord, alors que Nemours développe un vocabulaire de l’illusion « croyez-vous », « pensez-vous », la princesse lui répond « je sais bien » (l. 20). Oui, elle est lucide sur ses faiblesses « je me défie de mes forces au milieu de mes faiblesses » car elle se connaît et  cette connaissance lui permet de s’expliquer devant Nemours. -  par ailleurs, le manque de compréhension de la part de Nemours révèle  la préciosité de l’écrivaine

- Cette peur de la jalousie, ce refus de la souffrance, c’est ce repos « l’intérêt de mon repos ». C’est peut-être ce que les stoïciens appelaient l’ataraxie, le contrôle des passions. C’est aussi ce que les jansénistes appellent cet « état de l’âme en repos » car pour eux le rapport à Dieu est dans la solitude, dans le repos. Or, c’est ce concept que l’on retrouve ici, mais il est motivé par l’amour-propre.

- Ce repos à la fois mondain et chrétien implique donc la fuite, car la princesse l’aime « n’espère pas aussi de surmonter l’inclination qu’elle a pour » (l. 25). C’est un amour tragique « malheureuse », « violence » « coûte » car elle le scarifie pour le repos mais elle sera héroïque d’où le superlatif « il n’y a rien de plus difficile que ce qu’entreprends » l. 20)

- cette fuite est définitive « ne chercher aucune occasion de me voir » (l. 26). Parce que Nemours n’est pas en mesure de se contrôler (ce « pouvoir » l. 25), c’est donc Madame de Clèves qui doit partir et se refuser à lui.

Conclusion

- Ainsi, suite à l’analyse linéaire de cet extrait de la Princesse de Clèves on comprend que les motivations de l’héroïne sont complexes car elle les emprunte à différentes zones de la morale : la morale chrétienne, la morale mondaine, l’amour de son mari, l’amour-propre et l’amour de l’amour. Ce qui s’oppose au monde aristocratique amoral de l’époque où vivait la protagoniste.

- En outre cette rupture est un exemple de l’analyse précise et novatrice de la psychologie d’un personnage romanesque  et un point de vue précieux qui correspond bien au style de La Fayette.

- Néanmoins, Rousseau répond à l’écrivaine dans Julie ou la Nouvelle Héloïse en 1761 en imaginant une vie matrimoniale qui valorise le sentiment de jalousie

 

Grammaire

"Quand je pourrais m'accoutumer à cette sorte de malheur, pourrais-je m'accoutumer à celui de croire voir toujours monsieur de Clèves vous accuser de sa mort, me reprocher de vous avoir aimé, de vous avoir épousé et me faire sentir la différence de son attachement au vôtre ? Il est impossible, continua-t-elle, de passer par-dessus des raisons si fortes : il faut que je demeure dans l'état où je suis, et dans les résolutions que j'ai prises de n'en sortir jamais."

-  proposition subordonnée circonstancielle de condition, la conjonction « quand » signifie « si », la princesse anticipe les arguments du duc.

structure en parallèle l’une assertive, l’autre interrogative « je pourrais m’accoutumer, pourrais je m’accoutumer ?»

On distingue l’interrogation totale et l’interrogation partielle. La première est dite totale parce qu’elle porte sur l’ensemble de la phrase (la réponse attendue est oui, si, ou non), comme dans « Croyez-vous le pouvoir, Madame ? ». L’interrogation partielle porte sur l’un des constituants de la phrase (la réponse par oui ou non est impossible). Par exemple, l’interrogation porte sur le COD dans « Que pouvez-vous craindre qui me flatte trop, après ce que vous venez de me dire ? » (avec le pronom interrogatif « que ») ou « Quel fantôme de devoir opposez-vous à mon bonheur ? » (avec le déterminant interrogatif « quel »). Elle porte sur le groupe circonstanciel dans « Comment avez-vous pu découvrir […] que j’aie avoué quelque chose à M. de Clèves ? » (avec l’adverbe interrogatif comment)

 

Date de dernière mise à jour : 03/08/2021

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